Mercredi 24 octobre 2007 3 24 /10 /Oct /2007 09:59

 

Journée de valorisation : 20 octobre 2007

 

 

Présentation d’une recherche dans le prolongement d’une thèse de sociologie intitulée « Fondements et usages des politiques transversales d’action sociale : l’exemple de la politique de la ville »

 

(Joël BARTHELEMY, formateur et chargé de recherche à l’IRTS de Poitiers)

 

 

 

Quelques éléments sur mon parcours de praticien/chercheur et sur un questionnement émergent

 

 

- 1982 à 1987 : Animateur en Centre Social dans la région parisienne : participation à une opération de Développement Social de Quartier

- 1987 à 1990 : agent de développement social au sein de l’équipe de pilotage d’une opération de rénovation urbaine, toujours en région parisienne (présence auprès des habitants, développement de la vie associative, coordination d’interventions sociales, inter-face entre les acteurs du quartier et la mairie…)

- 1991 à 1997 : coordination et développement d’un programme de prévention de la délinquance, en assurant, notamment, l’inter-face entre l’appareil municipal et l’équipe locale de prévention spécialisée (position assez inconfortable !).

 

Formation et recherche : DUT « carrières sociales » (1981), DEFA (1986), licence et maîtrise en sciences de l’éducation (terminés en 1987), DESS de sociologie « développement social » (1990), doctorat de sociologie (thèse soutenue en novembre 2000)

 

Questionnement à propos d’une certaine séduction (que j’ai observée à mon niveau et au niveau d’autres professionnels) opérée par le discours et l’outillage méthodologique à la base des expériences de réhabilitation et de rénovation urbaines : sur quoi pouvait bien reposer cette forme de séduction ?

Quelques hypothèses :

- l’attrait de la nouveauté (nouvelles politiques, nouveaux dispositifs, pratiques innovantes),

- une démarche qui pouvait s’apparenter à de la recherche-action (diagnostic territorial, comprendre pour agir), plus formalisée et plus poussée que ce qui se pratiquait notamment dans l’animation,

- une démarche de projet qui pouvait d’ailleurs conduire des jeunes professionnels à une certaine idéalisation sur le mode « dire c’est faire » (cf. à ce propos les travaux de J.P. Boutinet),

- le partenariat qui signifiait moins d’isolement face à certains problèmes rencontrés au quotidien,

- l’intérêt d’une ouverture à d’autres logiques professionnelles convoquées dans des opérations qui étaient présentées sous l’angle d’une volonté commune d’améliorer les conditions d’existence des populations (qualité des logements et des espaces publics, sécurité, présence des services publics et de réseaux d’entraide divers et variés…),

- la thématique de la participation des habitants conjuguée à celle d’une re-construction du lien social : recyclage d’énergies militantes, retour aux sources de l’animation et du travail social, aspiration à plus de démocratie et peut-être, parfois, une volonté d’en découdre avec les pouvoirs établis…

 

Ma recherche entamée en 1993/94 dans le prolongement d’un mémoire de maîtrise en sciences de l’éducation portant sur le projet des Centres Sociaux et d’un DESS axé sur la thématique du développement social, va déboucher sur une thèse soutenue en novembre 2000. Elle prend tout à fait sa source dans ce questionnement. Elle a accompagné un parcours professionnel dans le champ du développement social urbain (DSU) marqué par une tension permanente (et parfois douloureuse) entre  trois logiques : militante, professionnelle et scientifique.

Quels enseignements m’est-il possible de tirer de ce parcours de praticien du développement social urbain dans une compréhension de ce que peut représenter la politique de la ville pour des animateurs et des travailleurs sociaux,  en terme d’évolution de carrière professionnelle ?

Je ferais volontiers l’hypothèse, à posteriori, qu’il s’agit d’un espace (champ) de recyclage d’énergie militante et professionnelle. Il peut s’agir aussi d’une mise à distance de certaines réalités de terrain que les animateurs et les travailleurs sociaux se « coltinent » au quotidien et auxquelles les « nouveaux professionnels » du D.S.U. (agents de développement, chefs de projet) sont moins directement confrontées. Par contre, ils sont d’avantage exposés à la pression politique et administrative et en position de « tampon » entre de multiples logiques somme toute contradictoires. Sans compter les dérives technocratiques à laquelle les démarches du DSU peuvent conduire…

 

Mise à distance du « discours D.S.U. » : en identifier l’origine et en analyser les effets

 

 

Quel est le sens et quelles sont les finalités des politiques dites transversales mises en place au début des années quatre vingt, au moment des premières lois de décentralisation, et dont les orientations figurent dans trois rapports officiels : Schwartz (insertion sociale et professionnelle des jeunes de 16 à 25 ans), Bonnemaison (prévention de la délinquance), Dubedout (développement social des quartiers) ?

La politique des Z.EP. (zones d’éducation prioritaire) émanant de l’ éducation nationale, s’y  apparente également.

Déconstruire le « ciment » commun (c'est-à-dire, identifier de quoi il est fabriqué) aux multiples acteurs qui ont pu converger dans l’élaboration et la mise en œuvre de ces politiques constitue  assurément la préoccupation constante de ma démarche qui se veut aussi, secondairement, une contribution à l’évaluation de la politique de la ville et du développement social urbain.

Mon hypothèse de départ porte sur l’influence d’une idéologie politique dans la constitution de ce ciment commun, en l’occurrence, celle de la deuxième gauche, hypothèse largement corroborée par les travaux de C. Bachmann et N. Leguennec.

Ce terme de « deuxième gauche »  a été notamment utilisé par deux journalistes (Hamon et Rotman) pour identifier une mouvance à la fois politique, syndicale et associative qui repose sur quatre « piliers » :

- un mouvement de réformateurs de l’Etat regroupés autour de Jacques Delors (inspirés par un christianisme social progressiste, ainsi que par un certain radicalisme « mendésiste » issu de la pensée de Pierre Mendès France),

- un mouvement associatif axé notamment sur l’amélioration du cadre de vie et la démocratie locale (on peut y situer notamment les groupes d’action municipaux dans les années soixante dix et les fondateurs de la revue « Territoires »), ainsi que le mouvement « vie nouvelle » d’inspiration chrétienne et personnaliste,

- la CFDT (pour mémoire, créée en 1964, issue de la confédération des travailleurs chrétiens),  

- le PSU (parti fondé aux alentours de 1962 et dissout vers 1986, rassemblant des chrétiens de gauche et aussi, dans une moindre mesure, différents courants de l’extrême gauche, des communistes et socialistes dissidents).

Cette mouvance s’est rassemblée notamment autour des thèmes de l’autogestion, d’une démocratie dite participative et décentralisée. Elle a été opposée à la première gauche considérée plus « jacobine ».

Le discours DSU est en effet assez largement sous tendu par ce clivage historique entre centralisateurs (archaïques) et décentralisateurs (modernes) : un couple d’opposition structurant.

 

J’avais choisi au départ d’entrer dans l’étude du champ du développement social urbain par le travail social (animation incluse) c'est-à-dire, sous l’angle « travail social et idéologie politique », en postulant la faible autonomie du champ du travail social par rapport au champ politique.

De ce point de vue, on peut du reste noter que l’idéologie politique de la deuxième gauche, en tant que matrice du développement social urbain, prend bel et bien ses sources dans les courants de fond du social : christianisme social, solidarisme, associationnisme, coopérativisme, mutuellisme, socialisme utopique (Proudhon, Saint Simon, Fourier…). Le social apparaît bien comme une construction politique (cf. J. Donzelot : l’invention du social).

Sans perdre de vue ce postulat, l’évolution de ma recherche m’a amené à élargir mon approche à l’analyse plus globale d’un référentiel de politique publique.

 

Brève présentation des hypothèses et de la méthodologie

 

 

Dans une telle perspective, l’hypothèse relative à l’influence de la deuxième gauche s’est vite transformée en évidence et il m’a fallu élargir peu à peu mon jeu d’hypothèses, résumé en ces termes :

1)  le DSU renvoie à un modèle d’action sociale et publique relativement cohérent (je prolonge ainsi une hypothèse formulée par J. Ion dans « le travail social à l’épreuve du territoire »),

2) l’institutionnalisation de ce modèle (lié à la création de la politique de la ville) marque le passage de l’idéologie politique de la deuxième gauche de la réforme à la maintenance (en référence à la typologie des idéologies de P. Ansart : idéologies de maintenance, réformatrices, révolutionnaires),

3) le caractère flexible de cette idéologie - dont le discours DSU est porteur - facilite son appropriation par les multiples acteurs concernés par la politique de la ville (prise de distance avec la définition donnée par P. Ansart qui présente le discours de la maintenance sous la forme d’un discours rigide de l’ordre et de la conformité),

4) les contrats de ville constituent les cadres de la convergence des orientations et des pratiques (introduction à la notion de référentiel en tant qu’idéologie en acte)

 

La validation de ce jeu d’hypothèses m’amène non seulement, à déconstruire et caractériser un discours d’orientation (celui du DSU) mais aussi, à identifier et analyser les modalités de l’unification méthodologique et doctrinale des acteurs locaux dans le cadre des contrats de ville, et ce, en référence aux travaux de Gérard Chevalier.

Dans ce travail d’unification des acteurs, ou tout au moins, de convergence, je montre l’importance du discours voire de la rhétorique (moins explicite que l’idéologie) comme pratique (cf. théorie des actes de langage), dans une approche que je qualifie volontiers de « praxéologique ».

Et de ce point de vue, je considère que la manière dont le discours DSU est construit n’est pas anodine, en l’occurrence, par agrégation et juxtaposition de notions et d’idées sans cesse répétées : solidarité, lien social, partenariat, participation, approche globale, contrat, projet, réseau, exclusion, cohésion sociale, insertion, citoyenneté…

 

Méthodologie 

 

 

Etude du cadre de production, co-production (ascendante et descendante), diffusion et réception des orientations du développement social urbain, des instances nationales (CIV, DIV, CNV) aux dispositifs locaux (Contrats de ville) :

- analyse de contenu d’un corpus de documents officiels (rapports, revues, bulletins d’information,  guides méthodologiques et pratiques, documents de contrats de ville),

- entretiens avec des membres de la DIV et du CNV,

- études sur site de deux exemples de contrats de ville sélectionnés sur un échantillon national.

 

La notion de référentiel et l’approche dite cognitive des politiques publiques

 

 

La sociologie des idéologies inspirée des travaux de P. Ansart m’a permis d’identifier et de caractériser le discours DSU comme discours idéologique et de le situer dans une typologie. L’approche dite cognitive inspirée des travaux de P. Muller et de B. Jobert me permet plus précisément de situer le discours idéologique dans un cadre d’élaboration et de  mise en œuvre  d’une politique publique avec les dynamiques, les conflits et les interactions qui le sous tendent. Cette approche par référentiel s’emploie bien à mettre en lumière le rôle des idées comme représentation et construction du monde, sans réduire les politiques publiques à des cycles de décision ni à des programmes d’action. Mais le référentiel ne saurait être limité à un ensemble d’idées exclusivement saisi par des textes. Il s’agit d’un cadre au sein duquel les idées, représentations sociales et aussi connaissances scientifiques sont portés et diffusées par des acteurs de façon plus ou moins conflictuelle. L’enjeu n’est pas seulement de produire des orientations politiques et techniques mais de lire et d’interpréter la réalité sociale tout en la construisant. C’est bien ce cadre que je m'emploie à étudier.

Il convient de distinguer le référentiel global, c'est-à-dire celui qui est porté par l’autorité publique dans son ensemble (en l’occurrence, aujourd’hui, le référentiel de marché) des multiples référentiels sectoriels portés par différents acteurs de la société civile. Dans ce jeu complexe, l’Etat n’est pas aussi coupé de la société qu’on pourrait parfois le penser et les affrontements et contradictions qui traversent la société se retrouvent en son sein. C’est pourquoi le référentiel est intrinsèquement contradictoire. La politique de la ville, sans doute d’avantage que d’autres politiques publiques, tente de mettre en cohérence le référentiel global et les multiples référentiels sectoriels correspondant à la multiplicité des acteurs professionnels et bénévoles convoquées au chevet des quartiers défavorisés.

Et le niveau local/territorial apparaît comme un espace de mise en cohérence d’une action publique menacée par la fragmentation des logiques d’intérêt et des normes sociales.

 

Sur l’origine et les caractéristiques de l’action sociale transversale

 

 

La généalogie des politiques transversales d’action sociale dont le développement social urbain suppose de remonter au moins à la fin des années soixante, à l’époque de la planification centralisée et encore influente.

Dans ces milieux où se croisent technocrates, savants, et hommes politiques, se construit ce que M. Castells appelait une idéologie urbaine et développementiste. Aménageurs et hauts fonctionnaires des affaires sociales vont converger (B. Jobert : « le social en plan »). C’est ainsi que se forge une doctrine qui tend à inscrire le social dans le spatial, voire, et c’est la critique fondamentale qui en est faite, de réduire le social au spatial.

Le pendant de cette pensée technocratique est en gros le militantisme (anti-technocratique) du cadre de vie en milieu  urbain et du développement local en milieu rural. Cette tension entre technocrates et anti-technocrates, située au fond dans un même cadre de pensée, est constitutive de l’histoire de la politique de la ville.

Dans cette même période émergent les concepts unifiés de travail social et d’action sociale globale fondés sur une vision prospective,  préventive et promotionnelle en lieu et place du curatif et de l’assistance. Débutent les premières opérations de rénovation urbaine participatives en 1977 (Habitat et Vie Sociale), alors que la politique de construction massive de logements sociaux a été stoppée et qu’apparaissent les premiers signes d’une dégradation économique et sociale dans des quartiers populaires.

C’est avec la décentralisation et alors que s’amorce le tournant néo-libéral en Europe (B. Jobert) que se mettent en place et que vont peu à peu se généraliser les dispositifs transversaux et territorialisés d’action sociale dont les prémices de la politique de la ville : les opérations dites de développement social des quartiers et les comités communaux de prévention de la délinquance.

Le cadre est ainsi posé pour que s’opère, contre un Etat jugé bureaucratique, trop interventionniste et en même temps, inefficace, la rencontre entre philosophie néo-libérale, esprit communautaire et libertaire post-soixante-huitard. Cette rencontre est sous tendue par l’influence de la deuxième gauche et des réformateurs de l’action publique dont le sociologue Michel Crozier, partisan de la décentralisation, du dégraissage de l’Etat et de la participation sociale comme contrepoison de la bureaucratie. Le changement de référentiel devient effectif.

L’histoire du développement social urbain repose aussi sur des expériences locales emblématiques telles que des rénovations urbaines participatives et conflictuelles à Roubaix et à Marseille, ainsi que l’expérience municipale de Grenoble, véritable laboratoire de la deuxième gauche.

Et à ce niveau, émergent le nom et la personnalité d’Hubert Dubedout, Maire de Grenoble jusqu’à 1983, et auteur du rapport sur le développement social des quartiers.

 

Un modèle d’action sociale et publique

 

 

A partir d’une analyse de contenu de ce rapport ainsi que du rapport Schwartz, très proche idéologiquement, il m’est possible de dégager empiriquement les 20 caractéristiques étroitement liées d'un modèle d’action :

1) Innovation et expérimentation

2) Conception rationnelle de la politique

3) Décentralisation et régionalisme

4) Développement social et local : mobilisation autocentrée des ressources territoriales, démarche ascendante dans la construction des politiques publiques (partant des besoins exprimés par les populations), valorisation des identités territoriales

5) Eloge de la convivialité comme base de re-construction du lien social

6) Priorité à la contractualisation dans les relations sociales et politiques (contractualisme)

7) Néo-solidarisme, c'est-à-dire, valorisation des corps intermédiaires associatifs entre les citoyens et l’Etat garant de la cohésion sociale

8) Démocratie participative

9) Eloge du pragmatisme

10) Rigueur budgétaire

11) Logique de projet

12) Discrimination positive

13) Eloge du droit à la différence

14) Partenariat comme méthode de travail et mode de gestion des rapports sociaux

15) Valorisation de l’économie sociale et solidaire

16) Gestion écologique du cadre de vie

17) Ecole ouverte sur l’environnement social et économique

18) Rejet de l’urbanisme fonctionnaliste

19) Rejet du taylorisme : pour une société moins hiérarchisée et en réseaux

20) Approche globale des personnes et des territoires articulée à une approche transversale des fonctionnements administratifs et organisationnels.

 

Quant au rapport Bonnemaison sur la prévention de la délinquance qui est aussi à l’origine de la politique de la ville, il donne à lire une autre idéologique politique à la fois relativement jacobine et municipaliste : la municipalité pensée comme le substitut d’un Etat centralisé et interventionniste. En même temps, il reprend certains des principes énoncés précédemment.

Il est porteur d’une autre facette voire d’une autre orientation de la politique de la ville en perspective, axée sur une conception élargie de la sécurité qui met en jeu les missions du travail social. Une coordination locale des travailleurs sociaux y est préconisée à cet effet, impulsée par les municipalités, en lien avec les départements.

 

L’institutionnalisation du développement social urbain

 

 

L’institutionnalisation est définie ici comme l’intégration dans le système politico-administratif des expérimentations locales initiées au début des années quatre vingt dans une vingtaine de quartiers et leur généralisation à près de 1500 quartiers défavorisés sous l’égide de la Délégation Inter-ministérielle à la ville (DIV) et du Conseil National des Villes (CNV) créés en 1988.

Cette institutionnalisation du DSU qui débouche sur la création officielle de la politique de la ville s’est opérée sur fond de conflits et de luttes d’influence parmi les acteurs impliqués dans les instances nationales.

A partir de 1991, suite aux émeutes de Vaulx en Velin, les catégories d’action publique telles que « quartiers sensibles », « banlieues défavorisées » et « exclusion » (en lieu et place de la thématique des inégalités sociales) vont être officialisées. Elles vont devenir les pièces maîtresses d’un discours politique, relayés par des milieux professionnels, qui fixe de plus en plus explicitement, comme finalité de la politique de la ville, la paix et la cohésion sociales.

A partir de 1995, les destructions d’immeubles, le renforcement des dispositifs de sécurité,  l’implantation de zones franches pour la création d’emplois deviennent trois des axes principaux de la politique de la ville. 

Mais les évaluations réalisées insistent sur la modestie des résultats obtenus (en dehors de la réfection des bâtiments), sur le maintien voire le renforcement des difficultés sociales et des bas niveaux de revenus d’une partie significative des populations vivant  dans les quartiers dits prioritaires. La participation des habitants, toujours de mise dans les discours, produit des effets très disparates, sur fond de malentendus et de flou dans les définitions qui en sont données. Cette notion occulte plus qu’elle n’éclaire la réalité des pratiques effectives.

 

Contrats de ville : cadre de l’unification méthodologique et doctrinale

 

 

Les contrats de ville mis en place à partir de 1994 sont le produit de l’agrégation des propositions des élus locaux de toutes tendances politiques mais dans un cadre fixé par l’Etat.

Les termes d’un compromis idéologique s’élaborent dans ce cadre (référentiel) entre :

- la doctrine originelle du développement social urbain qui valorise la vie associative et l’économie sociale comme relais d’un Etat pensé comme animateur de la société civile,

- une logique plus « jacobine » voire autoritaire avec un interventionnisme de l’Etat,

- une approche libérale qui mise sur la mobilisation des entreprises privées lucratives et des intérêts privés d’une façon générale.

Les effets de cette unification ou tout au moins, de cette convergence, portent sur les représentations des acteurs ; c’est bien à ce niveau qu’agit en priorité la politique de la ville.

Les acteurs que j’ai interrogés et côtoyés se situent dans une appropriation critique et une adhésion par défaut de contre modèle crédible.

« L’idéologie en kit » et les « boîtes à outils » (guides méthodologiques) diffusés dans le cadre de la politique de la ville permettent des modes d’appropriation partiels ou chaque acteur peut s’y retrouver et aménager sa pratique en conséquence.

Les orientations des municipalités co-contractantes  et les références des acteurs locaux s’en trouvent cependant et dans une certaine mesure influencés, même si les modes d’appropriation des contrats de vile apparaissent très disparates, entre catalogues d’actions sans stratégie et projet social local relativement cohérent. En tout état de cause, les contrats de ville visent à produire ou à consolider des maillages locaux de professionnels et de bénévoles impliqués dans l’action sociale et éducative.

 

Conclusions et mise en perspective

 

 

1) La politique de la ville constitue, sur plus de 20 ans, le cadre de la formation d’une doctrine de maintenance sociale qui contribue au recyclage d’idées réformatrices, subversives et contestataires dans  une vaste entreprise de préservation d’un ordre social inégalitaire et ségrégatif, via les quartiers défavorisés.

 

2) Même si elle s’appuie originellement sur une doctrine relativement cohérente, la politique de la ville apparaît, dans sa mise en œuvre, traversée de multiples contradictions et oscillations :

- entre auto-centrage des territoires et désenclavement,

- entre zonage et réintégration,

- entre gestion de l’existant et transformation sociale,

- entre limitation des dépenses publiques et expression des besoins sociaux,

- entre démocratie participative et évitement des conflits,

- entre financements sur projets limités dans le temps et pari sur la durée,

- entre engagement et désengagement de l’Etat,

- entre micro (quartiers) et macro (agglomérations)

- entre centralisation et décentralisation,

- entre droit commun et exception,

- entre appel à la transparence et opacité administrative,

- entre différenciation et homogénéisation,

- entre développement et réparation,

- entre mixité sociale et valorisation d’une vie communautaire dans les quartiers,

- entre globalisation des financements et saupoudrage donc atomisation des initiatives etc.

 

3) Dans ce cadre, les travailleurs sociaux donnent à voir des formes d’implication très diversifiées qui vont de l’innovation (création de nouveaux services) à une collaboration contenue (cf. les travaux du GREFOSS), jusqu’à un rejet des méthodes employées sur des bases culturelles ou déontologiques.

Cependant, l’Etat et les collectivités locales tentent d’imposer aux travailleurs sociaux le référentiel du DSU, adoptant tours à tours trois types de stratégies :

- créer des nouveaux professionnels chargés de collaborer avec les travailleurs sociaux déjà en place, et de coordonner leur action,

- mettre en concurrence les nouveaux professionnels et les travailleurs sociaux « canoniques »,

- faire adhérer les travailleurs sociaux au référentiel DSU, les former dans ce cadre et les impliquer dans les dispositifs locaux.

 

4) Actuellement, la politique de la ville apparaît noyée dans les politiques de cohésion sociale et d’égalité des chances. Son identité est brouillée entre action sociale, sécurité, aménagement du territoire, développement urbain, logement, emploi, démantèlement du code du travail etc.

Les politiques sociales (dont la politique de la ville) reposent sur des lois de plus en plus imbriquées les unes dans les autres comportant des mesures croisées, et produisant un véritable maquis juridique.

Quant aux démolitions d’immeubles justifiées par le principe de mixité sociale, elles ne font que déplacer les problèmes de pauvreté.

La création d’agences de gestion de la politique de la ville (ANRU, ANSECS, ACSE) laisse entrevoir un mode de gouvernement « hors sol », mettant en concurrence des projets territoriaux dans un cadre normatif pré-défini par l’Etat. Il s’agirait ainsi d’une inflexion apportée au processus de territorialisation dans lequel s’inscrit la politique de la ville, marquée par une accentuation de la logique néo-libérale déjà en place, avec un risque d’aggravation des restrictions budgétaires et des inégalités entre les territoires.

 

5) Au delà de la recherche présentée ici, on peut faire ressortir en perspective l’enjeu d’un enrichissement du cadre théorique utilisé. Quelques éclairages mériteraient d’être apportés :

- sur le renouvellement des formes du contrôle social observé à travers la mise en oeuvre de la politique de la ville, par les méthodes de participation sociale et d’auto-contrôle (cf. M. Messu), et par l’entremise des démarches de projet,

- sur les modes de légitimation de l’action publique,

- sur le lien à établir entre le référentiel de politique publique étudié ici et l’émergence d’un nouvel esprit du capitalisme dans lequel on retrouve les notions de projet et de réseau (cf. L. Boltanski), ce qui permettrait d’établir un pont sans doute pertinent avec l’approche dite conventionnaliste,

- sur les processus de production des catégories de l’action publique (cf. notamment les travaux de Sylvie Tissot), et sur ce plan, l’importance de certains travaux scientifiques qui confortent le sens commun politique.

 

6) Enfin, quels que soient les enjeux scientifiques et politiques que nous venons de présenter, sortir d’une maintenance de l’ordre social en place comme seule perspective, suppose assurément le renaissance d’un mouvement social mettant en jeu des acteurs potentiels, présents dans ces quartiers défavorisés. La reformulation de la question sociale me semble aller de paire avec l’émergence d’un tel mouvement, pour sortir de l’impasse que constituent les catégories actuelles d’action publique telles que l’exclusion spatialisée ainsi qu’une ethnicisation des problèmes sociaux qui ne dit pas son nom. Il s’agirait ainsi de remettre en scelle une réalité occultée depuis trop longtemps : le lien entre ce qui se passe dans ces quartiers, la dégradation de la situation dans le monde du travail et sur le marché du travail, et l’accentuation des inégalités sociales. Mais on peut craindre que la montée présente de l’autoritarisme et des logiques sécuritaires rendent les conditions d’un progrès social encore plus compliquées qu’elles ne l’étaient auparavant.

 

 

Par marine drouard - Publié dans : affuts
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