«La formalisation de « savoirs professionnels », expression d’une culture professionnelle :
le cas du « travail social » »
Dans le cadre de son activité de promotion de la recherche dans le champ social, nous avons le plaisir de vous convier le samedi 26 janvier 2008, à l’AFORTS, à partir de 9 h 30 autour du travail de thèse d’Eliane LEPLAY :La formalisation de « savoirs professionnels », expression d’une culture professionnelle : le cas du « travail social ».
La question qui est au cœur de tout processus de professionnalisation est, évidemment, celle des rapports entre les compétencessouhaitées, et tout ce qui est susceptible d’y contribuer,c’est - à- dire notamment l’ expérience, les valeurs et les savoirs. Maisquels types de rapports relient ou ne relient pasces trois types de composantes de la culture professionnelle ?
Autrement ditla question des savoirs, celle de leurs objets, de leurs origines, de leurs modes de construction, de validationet de transmission, dans le champ du travail social nous paraîtêtre l’ enjeu central, dans la problématique générale de laprofessionnalisation.
L’hypothèse centrale de cette recherche, qui englobe toutes les autres, est la suivante : Pour agir, les travailleurssociaux se réfèrent tout à la fois à leur expérience, individuelle et collective, à des valeurs et à des savoirs appris ; les « savoirs professionnels » sont des organisations conceptuelles, qui expriment leurs manières de mettre en cohérencel’ensemble de ces références hétérogènes, dans les pratiques et dans l’enseignement ; à ce titre, ils sont l’expression d’une « culture professionnelle ».
Le dispositif méthodologique a été conçu pour permettre à des professionnels formateurs considérés comme expertsde dire ce qu’ils considèrent comme « professionnel » dans des traces d’activité réelle qui leur ont été soumises. Il s’agissait , en l’occurrence, de quatre entretiens enregistrés d’assistantes sociales effectuant une première visite à domicile chez des personnes âgées.
Les quatre mêmes traces d’activité ont été soumises à quatre formateurs experts différents en leur posant la même question : « qu’est- ce qui, selon vous, est professionnel dans cette trace d’activité ? » ; lesréponses enregistrées à cette question, ont étéanalysées et comparées.
Les résultats font apparaître que les formateurs experts expriment des jugements de compétence dans la situation singulière età cetteoccasion, ils énoncent des généralisations relatives à la conduite de cette activité professionnelle. En référence à une définition de désignation, préalablement construite, nous avons qualifié ces généralisations de « savoirs professionnels ».
Ces « savoirs professionnels » ainsi formalisés ont, dans l’énoncé, une fonction de référents des jugements de compétence auxquels ils sont associés.Lesgrandes convergences dans la forme et dans la signification des énoncés exprimentde fait une« culture d’activité professionnelle » commune. Ces énoncés expriment et argumentent de manière consensuelle, des conditions jugées nécessaires à la réussite de l’activité, dans une classe de situations ; ilsexpriment ainsi des mêmes manières d’agir et de penser l’agir professionnel dans une même classe de situations. Ils peuvent, être considérés comme des conceptualisations organisatrices de l’activité.
Le débat sera animé par Hervé DROUARD, docteur en sociologie, fondateur de l’AFFUTS. Le débat sera suivi à 12 H 00 par un pot.
Nous aurons donc le plaisir de vous accueillir autour d’un café
Le samedi 26 janvier 2008 dans les locaux de l’AFORTS
parution de la thèse de Emmanuel GRATTON, directeur de l'enso angers "l'homoparentatlité au masculin, le désir d'enfant contre l'ordre social", 2008, PUF
L’USURE DES TRAVAILLEURS SOCIAUX FACE A LA PAUVRETE
ET A L’EXCLUSION SOCIALE
POINTS-CLE DEGAGES PAR LE SURVEY EUROPEEN
N.B. Rappelons que ce survey a été mené à travers deux axes d’investigation :
- le repérage et l’exploitation de la littérature académique et professionnelle en Europe, se référant parfois aux travaux des chercheurs en Amérique du Nord ;
- des questionnaires envoyés aux associations professionnelles de neuf pays européens ; des entretiens avec quelques représentants de ces associations et de leurs fédérations internationales (1).
Sont présentés ici les points-clé issus du survey :
1) Le thématique de l’usure professionnelle renvoie à des questions de société telles les rapports entre le social et l’économique, les conditions de travail et de vie…
2) Le travail social évolue en lien avec les politiques publiques et l’augmentation des populations en difficulté : personnes âgées sans revenus suffisants pour une vie décente, jeunes sans qualification et sans travail, immigrés sans papiers, familles monoparentales et enfants pauvres, foyers surendettés.
3) L’expression usure professionnelle peut se traduire notamment par job stress et burnout en anglais, par agotomiento et desgaste en espagnol. Le mot burnout, désignant un état d’épuisement aigu, dû à un stress chronique, est utilisé tel quel dans d’autres langues européennes et/ou il est traduit par d’autres mots, recouvrant un cumul de symptômes.
4) Le stress au travail est considéré comme un fléau de la modernité et un enjeu de santé publique, quel que soit le pays. Il peut conduire à des souffrances psychiques et physiques, relevant, selon les cas, du domaine de la psychopathologie. Le burnout est un phénomène bien connu au sein des professions ayant de fortes composantes relationnelles.
5) Le job stress et burnout existent incontestablement parmi les travailleurs sociaux des neuf pays européens où nous avons enquêté ; les réponses des professionnels et de leurs associations à nos interrogations, ainsi que l’intérêt porté à ce survey par deux fédérations internationales, confirment, sans ambiguïté, l’existence de ces phénomènes ailleurs qu’en France.
6) Il existe une littérature académique et professionnelle conséquente en Europe sur la problématique « santé et travail », mais il n’est pas aisé de trouver des publications centrées sur l’usure des travailleurs sociaux en général et encore moins sur ceux confrontés tout particulièrement à la pauvreté, même en incluant d’autres pays et remontant au-delà des cinq années initialement prévues. Les questionnaires et entretiens téléphoniques ont permis d’enrichir les investigations.
(1) La Fédération internationale des travailleurs sociaux (FITS), l’Association internationale des éducateurs sociaux (AIEJI). Les pays auxquels ont été envoyé des questionnaires : Allemagne, Autriche, Danemark, Espagne, Grande Bretagne, Irlande, Italie, Portugal, Suède.
7) Les données recueillies tendent à montrer que le stress au travail et l’usure qui en résulte sont des problématiques à la fois individuelles et collectives, renvoyant aussi bien aux situations des personnes dans la société et au sein des institutions.
8) L’usure observée au sein de telle ou telle profession semble relever plutôt d’une conjonction de facteurs que de paramètres vraiment spécifiques. Chez les travailleurs sociaux : conditions de travail, non reconnaissance, perte de sens, manque de soutien des institutions et des collègues, politiques publiques avec un durcissement des règles d’accès aux droits et davantage de contrôles…
Les réponses des intéressés aux questionnaires mettent en avant les conditions de travail et la non reconnaissance comme principales explications de l’usure professionnelle.
9) Chez les travailleurs sociaux confrontés quotidiennement à la pauvreté, malgré le manque de données spécifiques, on peut imaginer diverses résonances émotionnelles face à un concentré de relations difficiles. Les tâches de contrôle (des chômeurs, des bénéficiaires de revenus minima…) tendent à creuser l’écart entre valeurs professionnelles et travail réel.
10) Les « nouvelles » pratiques de management, avec généralement plus d’évaluation, peuvent améliorer la vie au travail et/ou engendrer plus de bureaucratie, particulièrement récusée par les professionnels. Les réponses des travailleurs sociaux à nos questionnaires indiquent, en grande majorité, une augmentation de leurs tâches administratives.
11) Pour consolider des services sociaux de qualité, des principes de base :
- que les institutions traitent avec le même respect, cohérence et transparence les usagers et les équipes ;
- que les organisations modifient leur gestion en apprenant des usagers et de leur personnel en première ligne.
12) Les associations professionnelles réagissent plus ou moins face aux phénomènes de job stress et burnout, organisant par exemple des journées de sensibilisation et offrant des services de conseil et de soutien à leurs membres….Toutefois, leurs activités visent prioritairement à renforcer la professionnalité dans un monde en mutation.
13) Le besoin d’espaces d’échange et de paroles, parfois d’aide psychologique, à l’intérieur et/ou à l’extérieur des services, ressort nettement.
14) De nombreux instruments pour la prévention du burnout existent. Le plus connu sur le plan international est le Maslach Burnout Inventory (du nom d’une psychologue américaine). Il s’agît d’un outil de 26 questions qui mesurent l’épuisement émotionnel, la déshumanisation de la relation à l’autre, le sentiment d’incompétence. Toutefois, de tels instruments ne semblent pas utilisés au sein des équipes de travailleurs sociaux.
__________________________
En définitive, le survey ne permet pas de dire si les phénomènes d’usure sont plus aigus ou non dans d’autres pays qu’en France. Mais le terme « crise du travail social » n’a pas été trouvé ailleurs ; on ne peut donc pas exclure des spécificités françaises.
Les vraies souffrances, lorsqu’elles existent, reflètent le malaise récurrent du travail social, sans doute exacerbé aujourd’hui par la rapidité des évolutions de l’Etat social et du monde du travail. Sur ces points, on peut penser que les ressemblances entre les pays européens priment sur les différences.
l'abstract ci-dessus est un résumé de l'étude menée par Carole DANE à la demande de l'ANAS et pour l'Observatoire de la pauvreté et de l'exclusion; on peut discuter avec l'auteur en passant par l'affuts.
Un appel à candidatures pour le recrutement d'un FORMATEUR RESPONSABLE DE PROJETS (H/F) par l'ETSUP (Paris 14ème),est en ligne sur le site internet de l'AFORTS (esp. adhérents - rubrique : échos des centres - offres d'emploi).
Un appel à candidatures pour le recrutement d'un FORMATEUR (H/F) pour formations AS/ES par l'epss (Cergy - 95),est en ligne sur le site internet de l'AFORTS (esp. adhérents - rubrique : échos des centres - offres d'emploi).
Il n'y a pas si longtemps,
les révélations de Freud sur la sexualité faisaient scandale. Si nous avons,
depuis, fini par admettre que la sexualité se manifeste tout au long de la vie
et ce dès le plus jeune âge, il n'en demeure pas moins qu'elle est, pour
beaucoup encore, un impossible à reconnaître à l'autre extrémité de la vie. A
l'opposé, aujourd'hui, un sexuel omniprésent se donne à voir. Une société
prônant une jouissance sans limites serait-elle sans tabou? Rien n'est moins
sûr. Il semble en revanche que la rencontre et l'acceptation de l'autre dans
son altérité, soit devenue pour un grand nombre éminemment problématique.
Dans le champ social qui
nous intéresse, les circonstances qui nous amènent à penser les réalités
sexuées sont généralement des situations médiatiques bruyantes, où nous passons
sans transition du tabou aux révélations. Hormis ces manifestations
spectaculaires d'un réel intrusif qui, dans sa dimension de transgression, ne
demandait qu'à rester caché, le champ éducatif semblerait dans l'ensemble
épargné, silencieux, le sexuel y offrant peu de lisibilité. Sauf à envisager la
sexualité plus largement, sous l'angle du rapport masculin-féminin dans les
liens professionnels et dans la relation éduquant-éduqué. Nous pouvons observer
alors comment les différences sexuelles sont parfois mises en avant, pour
garantir des arrangements organisationnels, rendre acceptables des
fonctionnements et légitimer les discours.
Considérant le mot tabou
dans la deuxième signification que lui accordait Freud, d'inquiétant, dangereux,
risqué,interdit,[1] associer dans le champ social actuel fonction éducative et sexuation serait-il
frappé de tabou, hasardeux, ou risqué? Il ne nous appartient pas de le dire. Le
sexuel y semble néanmoins totalement occulté. Pour quelles raisons? Sans doute
l'idéalisation de la fonction éducative a-t-elle pour nécessité de renforcer
cette mise à l'écart du sexuel, qui, dans sa dimension de risque et de dangerpourrait venir la contredire? Pourtant, si
nous admettons que sexuation et identité sexuée sont présentes dans toute
interaction humaine, il semble aujourd'hui crucial d'ouvrir le débat, pour en
appréhender les multiples enjeux dans les pratiques éducatives et le
fonctionnement des organismes. Ce qui pourrait bien éclairer d'un jour nouveau
le résultat de leur activité.
Problématique
résumée
Pour illustrer notre
propos, nous reprendrons quelques-uns des principaux résultats d'un travail de
recherche réalisé en 2006-2007, dans le cadre d'un mémoire et d'une formation
de manager des organismes à vocation sociale et culturelle au Conservatoire
National des Arts et Métiers. Cette recherche porte sur l'analyse d'une
pratique professionnelle, la prévention spécialisée, à l'échelle du département
de Seine-Saint-Denis. Les jeunes filles y représentent au mieux et en moyenne
un tiers des accompagnements éducatifs en prévention spécialisée. Comment
comprendre ces écarts? Leur invisibilité dans l'espace public, principalement
invoquée, est-elle seule en cause? L'enjeu n'est pas tant de vérifier la
véracité d'une réalité, que de proposer, à travers le prisme des positions
sexuées, une analyse des propos discursifs et des représentations de genre à
l'œuvre et en montrer les incidences quotidiennes, du côté des publics et des
professionnels.
Car nos propres
observations issues de la pratique corroborent l'analyse de Michelle Perrot,
pour qui : "parce qu'elles apparaissent moins dans l'espace public,
objet majeur de l'observation et du récit,on parle peu d'elles. (…)Le manque d'informations concrètes et circonstanciées contraste avec
l'abondance des discours et la prolifération des images. Les femmes sont
imaginées beaucoup plus que décrites ou racontées, et faire leur histoire,
c'est d'abord, inévitablement, se heurter à ce bloc de représentations qui les
recouvrent et qu'il faut nécessairement analyser" (1998, p.3). La
déconstruction des discours à partir de l'histoire, des textes et des
pratiques, met au devant de la scène les stéréotypes de genre, leur poids et
leur reproduction. Apparaît alors l'effort réalisé pour faire taire les
réalités sexuées, leur existence et leurs effets.
Adossée à une étude
statistique préalable, l'enquête sociologique a permis de découvrir comment
l'identité sexuée des professionnels ne pouvait être dissociée de l'approche
des différents publics et être écartée de la mise en œuvre des projets et de
l'organisation des services. Il ne s'agissait surtout pas de faire des publics
féminins une entité catégorielle à part, bien au contraire. Car leurs
difficultés ne peuvent être appréhendées de manière linéaire, indépendamment de
celles des garçons et de l'organisation sociale de quartiers, dont on sait par
ailleurs à quel point l'usage de l'espace public peut être lui-même privatisé,
codifié et sexué. (Horia Kebabza, Daniel Welzer-Lang, 2003, pp 84-85) Nous
avons seulement cherché à questionner les représentations à l'œuvre, à partir
des discours d'une profession, qui, historiquement ne concernait pas les filles
mais seulement les garçons, les blousons noirs.
L'analyse des interviews a
mis en évidence certains facteurs, peu pensés, peu travaillés et surtout peu
parlés collectivement, qui questionnent l'expression vivre ensemble et
séparés (Erving Goffman, 2002, p.36), appliquée ici aux fonctionnements de
travail observés. Du coup la mixité des équipes, habituellement recherchée
comme facteur d'équilibre des rapports professionnels et susceptible d'offrir
aux publics une pluralité de choix relationnels, se trouve questionnée.
Suffit-il de décréter la mixité pour qu'elle ait lieu? Suffit-il qu'une équipe
soit mixte pour entraîner une égalisation des rôles sexués?
Sur le
plan méthodologique
La recherche s'est déroulée
en deux temps : un temps de recueil de données à la fois quantitatives et
qualitatives : statistiques et entretiens, échelonnés sur plus de six mois en
2006. Six entretiens exploratoires ont été menés dans l'esprit de la démarche
compréhensive de Jean-Claude Kaufmann (1996), dont un avec une équipe
éducative. Puis, dans le même esprit, onze entretiens d'enquête courant 2007,
auprès de professionnels répartis dans deux équipes éducatives sur deux autres
sites. Nous avons ainsi rencontré au total dix-neuf personnes exerçant dans
trois associations différentes, sur quatre des vingt-quatre villes où la
prévention spécialisée intervenait au moment de l'enquête. Quinze d'entre elles
travaillent dans le champ professionnel étudié et parmi elles, neuf hommes
(éducateurs, directeur, chefs de service éducatif, stagiaire) et six
éducatrices.
Rappel
succinct de ce qu'est la prévention spécialisée
Dans les années cinquante,
la prévention spécialisée est une démarche éducative bénévole, issue du
militantisme et des mouvements d'éducation populaire d'après-guerre.
Officialisée une vingtaine d'années plus tard par l'arrêté du 4 juillet 1972,
elle est transférée en 1986, au titre de la décentralisation, sous l'autorité
des Départements. Ses missions, aujourd'hui rattachées à celles de l'Aide
Sociale à l'Enfance et aux articles 40 et 45 du Code de la Famille et de
l'Action Sociale, relèvent de la Protection de l'Enfance. Son originalité tient
à la souplesse de ses modes d'intervention, fondés sur l'absence de mandat
administratif ou judiciaire et la libre adhésion des jeunes, modes opératoires
diversifiés d'un territoire d'intervention à l'autre. Ils ont en commun de
s'adapter à chaque configuration particulière, pour nouer, à partir du travail
de rue et de la démarche d'aller vers des jeunes et groupes de jeunes,
des relations collectives et individuelles. Les supports à la relation peuvent
ensuite être très variés. Actuellement, la prévention spécialisée se trouve
confrontée à de nouveaux enjeux territoriaux et politiques.
Présentation
synthétique de l'étude
L'étude quantitativea
essentiellement permis de vérifier que, au cours de ces cinq dernières années
et d'une année à l'autre, les filles représentent au mieux et en moyenne un
tiers des accompagnements éducatifs en prévention spécialisée. Sur la même période,
le calcul des écarts moyens cumulés selon les différentes catégories d'âges,
amène à constater qu'au franchissement de l'enfance, la proportion
d'adolescentes diminue régulièrement, pour atteindre son seuil le plus bas chez
les 18-21 ans : 45,5% chez les 6-9 ans, 40% chez les 10-11 ans, 37% chez les
12-13 ans, 36% chez les 14-16 ans, 30% chez les 17-18 ans, 22,5 % chez les
19-21 ans. Puis une hausse sensible, 26%, après 22 ans. Au-delà des
interprétations possibles, ces chiffres reposent la question : qu'est-ce qui
rend l'approche des adolescentes dans le travail de rue et l'instauration d'une
relation éducative difficiles? Les processus liés aux manifestations de la
sexualité adolescente entrent-ils en ligne de compte? A l'issue d'une
exploration quantitative comparative élargie hors du champ de la prévention
spécialisée aux services de l'ASE et de la PJJ, seule une enquête sociologique
de terrain semblait en mesure d'apporter des éléments de réponse à la question
de départ.
Résultats
généraux
Ainsi avons- nous pu situer
le moment récent, 2006, où, officiellement reconnu comme une donnée importante,
le genre a été systématiquement comptabilisé en prévention spécialisée en
Seine-Saint-Denis, à la demande du Département. L'opacité des statistiques étudiées,
si longtemps asexuées sous le vocable jeune, est révélatrice de
l'invisibilité des publics féminins, moins dans l'espace public que dans
l'histoire et dans le quotidien d'une pratique.
La structuration du travail dépend
de la stabilité des équipes. D'autant plus que celles-ci sont de taille
restreinte et que l'idéal de mixité y est mobilisé. Les difficultés
structurelles associatives sont incontestablement un des éléments explicatifs
des disparités relevées dans les accompagnements des publics, mais pas le seul,
puisque les accompagnements des garçons se poursuivent, quelles que soient les
difficultés. Un turn-over répété dans une équipe, difficile à vivre, suscite
des craintes d'échec et des attentes de genre idéalisées de plus en plus
difficiles à satisfaire.
La catégorie de genre est loin
d'être une donnée prise en compte. Les textes historiques et ceux faisant
figure de référence sur la prévention spécialisée quant à eux orientent,
fondent et légitiment l'action. Relatifs à une profession dont les missions se
rapportent à la protection de l'Enfance, ces derniers ne mentionnent pas la
pluralité des difficultés relevant de cette protection. Nulle mention du mot
filles ou problématiques féminines. Non nommées, elles n'existent pas
officiellement dans "l'état des lieux de la prévention", dans
"ses enjeux actuels" et dans ses "stratégies".[2] Comment cet "oubli" pourrait-il ne pas contribuer au maintien, voire
au renforcement des représentations professionnelles et au retard de leur
évolution et être sans effet sur une meilleure prise en compte des publics
féminins?
Les difficultés institutionnelles,
héritées parfois du passé, ne peuvent être davantage écartées. Elles mobilisent
prioritairement l'encadrement auprès d'équipes nouvelles et souvent peu
formées, afin de relever certains défis à l'égard de partenaires ou d'élus, au
détriment d'une réflexion approfondie sur les publics, et en particulier les
jeunes filles, moins nombreuses, plus silencieuses, moins demandeuses, et moins
accessibles.
L'analyse de contenu des
interviews indique que la question des publics est rarement référée à un projet
éducatif global et marque des projets émanant d'initiatives individuelles fort
riches, mais peu élaborées collectivement. Ce qui pose de manière cruciale la
question du cadre, de l'accompagnement et de la formation professionnelle, de
la définition des missions, de l'organisation des échanges et des prises de
décisions.
Nos propres résultats recoupent
ceux de l'étude réalisée par Monique Leroux en 2005. La disparité des
accompagnements éducatifs entre filles et garçons ne s'argumenter à partir de
la seule invisibilité des jeunes filles dans l'espace public. Elles y sont
présentes, actives mais mobiles. "Elles ne stationnent pas" ,
"on lesvoit rarement stationner", disent la plupart
des professionnels. De ce fait elles sont moins facilement accessibles : "On
les touche difficilement". Elles empruntent des trajectoires
fonctionnelles,ayant une utilité sociale, à certaines heures autorisées.
Leurs déplacements et la dimension restreinte de leurs groupes, "jamais
plus dedeux ou trois," offrent des représentations banalisées
: "on les voit faire des courses, des petites choses comme ça." Elles n'attirent pas le regard.
Elles sont néanmoins visibles à la
sortie du collège ou du lycée, aux arrêts de bus, dans les lieux banalisés et
pluriels, marchés ou zones commerçantes, et "dans les murs",
bibliothèques, établissements scolaires, etc. Le maintien dans une scolarité
plus longue, socialement valorisée, vient également faire écran à la perception
de difficultés qu'elles rencontrent. "(…)Elles sont scolarisées, ça
marche pour elles pratiquement." Elles investissent également des
espaces intermédiaires "mi-privés, mi-publics", moins
repérables et accessibles, plus protégés. Plus que dans la rue, où les codes
sociaux limitent leur présence, c'est dans ces lieux qu'elles peuvent être
rencontrées, ce que parviennent à faire les éducatrices animées de cette
volonté. "On dit : les filles ne sont pas visibles, etc. Alors je dis :
attendez!…pas visibles?!!!…Alors peut-être on va se donner les outils, les
outils pour les rencontrer! (…)Il faut
s'obliger à porter le regard." " (…) encore faut-il vouloir aller les
chercher là où elles se trouvent! (…)"
Comme le souligne Michèle Ferrand,
être fille ou garçon, en cité d'habitat populaire ou dans un quartier
résidentiel bourgeois, en lycée d'enseignement professionnel (LEP) ou dans une
grande école, n'exige pas les mêmes conduites, les mêmes attitudes, les mêmes
défenses, les mêmes rôles. Les perspectives selon le sexe y restent très
différentes, "malgré un rapprochement des comportements induits par la
massification de l'éducation et par le développement de la société de
consommation, filles et garçons ne sont pas élevés selon les mêmes règles ni
les mêmes attentes, dans toutes les classes ou fractions de classe
sociale." (Ferrand, 2004, p.105)."Pour beaucoup, d'origine musulmane, euh, ça place
forcément la position de la fille, euh, euh, un peu différemment que la
position du garçon."
L'enquête confirme les travaux de
Horia Kebabza et Daniel Welzer-Lang,[4].
Filles et garçons sont soumis aux mêmes injonctions de genre. L'invisibilité
des relations amoureuses entre filles et garçons sur les quartiers où ils
résident, ne signifie pas qu'elles n'existent pas. Simplement elles ne se
voient. Elles s'organisent hors du quartier, où pour les filles elles doivent
rester tues et invisibles aux yeux du voisinage et des grands frères, et pour
les garçons, de leur groupe de pairs. Une enquête de l'INED[5], Passage
à l'âge adulte (Michel Bozon, Catherine Villeneuve-Gokalp, 1994), révèle
plus largement qu'un contrôle strict pèse sur les sorties des filles avant
dix-huit ans, alors que les garçons bénéficient d'une liberté totale ou d'un
contrôle souple. Les familles continueraient d'exercer une influence sur la
manière dont les filles vont choisir leurs partenaires, ce qui expliquerait
qu'elles quittent plus tôt que les garçons leurs familles. (Michel
Bozon, 1995, p.660).
Les difficultés des jeunes filles
vivant dans les quartiers, sont évoquées en termes de "souffrance" et associées au silence auxquelles elles sont assignées
(Michelle Perrot, 1998, p.2). Assignation synonyme de violence banalisée et
dissimulée. "Il y a des filles, dans les quartiers, qui sont en
souffrance, chez eux, dans la maison, ça c'est pas visible, (…) c'est parce
qu'il y a une sorte de séquestration masquée en fait (…) ils sont bloqués (…).
Et cette violence-là (…) je pense qu'il faut il faut la dire (…)
psychologiquement parlant, quand on n'arrive PAS à ses objectifs ça tue
quelqu'un."
Les
violences sexuelles liées aux traditions, restent fortement tabou et difficiles
à évaluer. "il y a quand même des filles assez fortes qui se mettent
contre tout ça ! (…) mais par rapport à l'excision, (…) il y a des filles qui
sont pas d'accord (…) qui vont se bloquer (…)et puis partir, (…), il y a pas
que l'excision, il y a beaucoup d'autres choses aussi, (…)et après on les voit
plus (…)." Sur les mariages forcés, une prise de conscience a pu se
faire, grâce au travail d'assistantes sociales de collèges, relayé par le
planning familial et diverses associations. (Mireille Roques, 2002).
D'excellentes études sur ce sujet mettent en lien leur survivance avec la perpétuation
de la famille, des liens avec elle et de son statut (Catherine Quiminal et
alls.,1997). Ce n'est pas un hasard si le Département organise en 2006 une
vaste campagne de sensibilisation, intitulée : "Le mariage forcé est une
violence", dans les villes du département, avec le concours du planning
familial de Seine-Saint-Denis.
En opposition à l'ensemble des
contraintes évoquées, les filles sont capables d'extrémisme. Elles prennent
parfois des risques et compromettent la construction de leur vie sociale et
amoureuse. "Je suis effaré par leur capacité (…) à perdre le fil de
leur vie, y compris scolaire. Etonnant ! (…) quand elles ont une vie amoureuse,
tout d'un coup leurs objectifs personnels sont revus à la baisse ! Il y a un
déchirement. (…)"
Beaucoup de jeunes filles ont des
enfants tôt, vers 17-18 ans. Absorbées par l'obligation de se protéger ou de se
défendre, elles sont ont du mal à se construire. " (…) Elles ne sont
pas dans la projection.""Evidemment
ce qui les préoccupe le plus (…) , c'est le rapport amoureux, (…) elles sont
plus divisées et déchirées (…). Au lieu de vivre leurs rapports amoureux comme
quelque chose de plus dans la vie, elles le vivent comme un échappatoire et ça
change tout! (…)"
Les violences subies recouvrent
des formes multiples. De récents travaux le confirment, comme cette vaste
enquête sur les comportements sexistes et les violences envers les filles,
réalisée d'avril à décembre 2006, qui montre que 23% des jeunes filles
interrogées sont victimes de violences en Seine-Saint-Denis[6].
Malheureusement, ces résultats ne peuvent être comparés à ceux d'enquêtes
analogues sur le plan national. Toutes confondues, ces violences s'exercent en
différents lieux, tant dans la sphère publique que privée. Nous les retrouvons
à l'échelle de notre étude. Cependant aucune personne interviewée ne fait état
de jeunes filles connues ayant subi des viols ou violences en groupe. (Laurent
Muchielli, 2005). Celles qui tentent de s'affranchir s'exposent parfois à des
coups ou insultes sexistes. "Ce que j'entends en tout cas des plus
grandes, celles qui ont entre 16 et 22-23 ans, ben, les quartiers c'est
difficile pour nous. Ah elles le disent complètement ! (…)on a une réputation, on est des putes, (…)
enfin voilà, elles l'expriment."
Les formes de violences réelles ou
symboliques, répétées, exercent une emprise psychologique de même nature que le
harcèlement moral. "Les filles nous l'ont raconté, (…), comment elles
se font insulter et agresser par les mecs, mais là, c'est, à partir de 18-20 ans
(…) et une fille qui traîne avec des garçons (…), c'est une pute, c'est
beaucoup d'agressions dans les familles, (…)elles sont obligées de partir du
quartier, (…) elles disaient : on emmenait des affaires dans le sac pour se
changer ailleurs, pour être moins habillées à Paris."
Inconscientes de l'image qu'elles
renvoient, certaines adolescentes adoptent des attitudes conformistes ou
provocantes, des comportements à risques "d'exposition de soi".
"Une jeune fille qui ne semble pas avoir d'estime de son corps n'a
peut-être pas appris à le protéger." (Katia Rouff,2002) Une jeune
éducatrice remarque : "(…), elles s'habillent de façon très sexy et ne
se rendent pas compte que l'image qu'elles renvoient n'est pas forcément celle
qu'elles pensent, (…)". On assiste soit à une masculinisation et une
uniformisation du vêtement qui permettent de passer inaperçues, ou à l'adoption
de tenues inadéquates aux saisons, qui polarisent le regard. " (…) il y
a des grands frères qui vont leur interdire de s'habiller de façon féminine,
(…) et puis il faut pas être belle quoi, (…) et on sent que c'est pas d'elles,
(…)" Reste une stratégie : se changer et se maquiller dans les
toilettes du collège ou du lycée, ou hors du quartier.
Une autre éducatrice évoquele port du voile, comme traduction d'une difficulté à se faire
entendre. "En voilant leur corps,elles exprimaient un malaise.
(…) je ne remets pas en cause du tout leur foi, mais le fait qu'elles puissent
et qu'elles veuillent l'exprimer, c'est qu'elle n'ont pas été entendues quelque
part.". Il n'en demeure pas moins que le port du voile a le mérite de
rappeler que le facteur religieux pèse lourd historiquement dans la
construction des genres et que les rapports entre religions, laïcité et rapport
des sexes restent un grand sujet de réflexion et de recherche (Michelle Perrot,
1998, p.220).
Voir des adolescentes devenir
violentes et adopter un langage vulgaire et agressif sur le registre sexuel,
est récent pour la moitié des personnes interviewées. Quatre récits illustrent
des situations alarmantes d'agressions sexuelles collectives et aggravées de
très jeunes adolescentes entre elles, au sein ou à la sortie du collège. Pour
isolés et exceptionnels qu'ils puissent être, ces faits spectaculaires sont
perçus comme des imitations des comportements masculins de domination.
L'expérience d'un ex-médiateur de nuit rend également compte d'adolescentes de
17-18 ans, "en quête de reconnaissance et d'identité, qui, la
nuit,traînent avec des garçons.".
Capables des mêmes actes, voire "de les surpasser" ou de "les entraîner", dans des logiques de compétition et d'exploit
devant témoins, " le profit est l'octroi d'un prestige personnel".
(Stéphanie Rubi, 2005, p.14).
En opposition radicale avec le
comportement de genre que l'on attend d'elles, ces manifestations de violences
verbales ou physiques sur le registre sexuel questionnent autant les modes de
socialisation que les rôles adoptés. Le territoire opère-t-il une empreinte sur
les individus ? Les thèses de Stéphanie Rubi tendent à démontrer que certaines
jeunes filles, en s'appropriant et en reproduisant les mécanismes d'oppression
et de domination qu'elles ont subis et incorporés, les reproduisent à leur tour
(Rubi, 2005, p.190). Ellespassent ainsi du côté des forts.
La construction sociale et identitaire de certaines d’entre elles
s’expliquerait par une "surintégration" (François Dubet et Didier
Lapeyronnie, 1992), des modèles de domination de genre, oppressions et rapports
de force, qui les fait devenir, à leur tour, agents du mécanisme de la loi du
plus fort. (Rubi, 2005, p.188-189).
A l'opposé, l'intégration des
normes et l'incorporation des rôles sociaux attendus à force de pressions,
représente une autre forme de violence, symbolique cette fois. Bourdieu la
décrit comme "la violence qui s'institue par l'intermédiaire de l'adhésion
que le dominé ne peut pas ne pas accorder au dominant lorsqu'il ne dispose,
pour le penser et pour se penser ou mieux, pour penser sa relation avec lui,
que d'instruments de connaissance qu'il a en commun avec lui et qui, n'étant
que la forme incorporée de la relation de domination, font apparaître cette
relation comme naturelle." (Bourdieu, 1998, p.55).Deux
éducateurs expliquent combien il est désespérant de voir des jeunes filles
finir par intégrer les rôles assignés. "C'est tellement ancré que c'est
difficile à faire partir"Après
s'être battues, elles renoncent aux objectifs qu'elles s'étaient fixés et
deviennent aussi virulentes à relayer l'ordre établi que les garçons. Un
éducateur relate un débat organisé par l'équipe à l'occasion de la Journée des
femmes. Un participant au débat plaide en faveur de plus de liberté des femmes.
Six jeunes filles d'origine maghrébine s'opposent à lui avec véhémence. "C'était
: les femmes qui sont trop libres, ce n'est pas normal, elles doivent obéir, ça
doit suivre !" Elles prônent l'égalité sur le plan professionnel. "Gagner
autant que l'homme,ah ça elles y tiennent mordicus !". Maisconcernant l'éducation des enfants et les tâches domestiques rien ne doit
changer, elles perdraient du pouvoir. Ce savoir leur appartient. Quant à la
sexualité. " (…) sur la sexualité : est-ce qu'elle a le droit ? Non,
non, c'est pas possible ! Elle doit utiliser son corps comme elle veut, mais
elle nepeut pas avoir un copain, laisser
celui-là, prendre un autre, non, non, c'est pas possible !!! Moi ma fille je
vais pas l'éduquer comme ça (…) "
Cherchant à identifier les effets
de la sexuation dans les disparités d'accompagnements éducatifs entre
filles-garçons, nous avons effectivement découvert que , du côté des
professionnels de multiples facteurs entrent en ligne de compte.
Le
poids des représentations
L'enquête atteste de l'existence
de multiples représentations sur les publics. Non généralisables, venant
d'hommes ou de femmes, elles sontsouvent dépréciatives et stéréotypées concernant les publics féminins.
Ces stéréotypes opposent de fortes résistances. Des rapports de genre se
construisent entre eux et leurs publics de manière à éluder des réalités
sexuées pourtant en pleine expression chez les adolescent(e)s. Ces blocs de
représentations liés chez les hommes à la peur de la sexualité et de la
séduction, se renforcent à l'égard des filles de craintes associées :
affabulation, manipulation et mensonge. Les jeunes filles inspirent la méfiance
et le soupçon à des hommes qui redoutent par dessus tout d'être manipulés. Mais
ce ne sont pas tant les situations de séduction décrites qui sont difficiles à
gérer et qui imposent "un cadre strict", que la crainte
sous-jacente de ne pas se contrôler et de voir la situation professionnelle
basculer. Ces représentations, pour infondées, n'en sont pas moins réelles.
Tabou, mieux vaut éviter de prendre des risques, mieux vaut "passer le
relais" ou laisser ce travail aux éducatrices. "C'est vrai qu'il y a plein de choses qui peuvent freiner,
voilà, des vieux démons, des trucs comme ça (…) moi je sais que j'ai eu un
accompagnement d'une jeune maman, qui a commencé à faire des allusions, du
rentre-dedans, deux ou trois fois, c'est vrai qu'après j'ai dit à Paule, je ne
l'accompagne plus, voilà.(…) je n'y vais plus!… Non! Je préfère te passer le
relais"Alors que la collègue éducatrice pense que la
situation exige juste un peu d'humour, un des éducateurs renchérit : "Un
CV, un entretien attend! …après c'était limite : ah vous êtes mignons tous les
deux! Attends, après on était mal à l'aise tous les deux!" En accord,
ils expriment la crainte d'être débordés.
L'analyse croisée des entretiens
révèle un étonnant contraste entre le peu d'actions éducatives engagées avec
les filles et les abondantes descriptions à leur sujet. (Michelle Perrot, 1998,
p.3). La subjectivité d'appréciation des différences entre filles et garçons
est en cela fort intéressante. Emanant de l'encadrement, chargé d'impulser une
dynamique et garant des orientations, elle joue un rôle de premier plan et
participe, indirectement et à l'insu de chacun, au frein ou au déploiement de
la réflexion, ainsi qu'au choix des orientations éducatives. Relater les
discours permet de l'illustrer. Un chef de service dresse un répertoire des
problématiques en les classant: "Oui, les
filles, on peut les classer par catégories. (…) on a des jeunes filles qui ont
problèmes psychologiques, (…). Après on a un autre groupe de filles, qu'on
arrive à toucher encore plus nous, en tant que prévention spécialisée, ce sont
des jeunes filles qui ont des problèmes avec leurs familles. (…). Après t'as un
autre groupe de jeunes filles qui ont des problèmes culturels, (…) on les voit
quasiment pas. Leur religion, leurs parents, clivage avec ce qu'elles ont envie
de vivre, voilà. On va parler de tout ce qui est culture africaine, l'excision,
le mariage forcé, tout ça (…). Après, on a un troisième groupe de filles, ce
sont les jeunes filles libertines un petit peu, qui vont aller faire des
bêtises à droite à gauche, dans l'excèset puis tout ça. Tu as toutes les cultures, là il
y a excès. C'est l'image de la fille américaine, en crise, adolescente et tout
(…)."Cette présentation, associant les
problématiques aux personnes, livre des représentations. Plus que de catégories
de filles, il s'agit bien de catégories de difficultés.
Selon lui, garçons et filles représentent
"deux mondes opposés" qui ne peuvent être abordés de la même
manière. Les garçons sont plus faciles à comprendre et à gérer. " (…). Les filles, elles ont des façons de
penser que les garçons n'ont pas. (…) Les filles, c'est pas pareil. (…)Avec
elles, il faut poser le cadre le plus strict qui soit, parler le plus
clairement possible." Evoquant l'accompagnement d'une jeune fille dans
le passé : "j'étais pas son copain, j'étais pas son ami, tout ça il
faut expliquer. Avec un garçon tu peux fonctionner sur le non-dit, t'es pas
obligé de dire je suis pas ton pote. (…) Tandis qu'avec les filles, il faut le
leur dire. Il faut que le cadre soit mis, avant même d'établir la
relation." (…) parce quel'ambigüité existe. Elles vont en
jouer, si tu imposes pas un cadre (…) elles vont croire que c'est de la
séduction, (…) tu vois c'est malsain.(…) toujours dire où on en est et
qu'est-ce qu'on fait et pourquoi tu le fais.(…) même si tu la défends dans la
rue (…), je ne suis pas là pour te défendre parce que tu as de beaux yeux. (…);
si c'est pas dit, elle va croire (…) que c'est parce que tu as un intérêt pour
elle. Et c'est ça qui est compliqué avec les filles. "
Les filles représentent une énigme.
Jusqu'où peuvent-elles aller ?Tandis qu'avec les garçons une certaine
empathie peut s'instaurer dans des formes de communication non verbale, ici
valorisée, avec les filles il n'en va pas de même. La peur des attitudes de
séduction conduit à la représentation d'une relation potentiellement dangereuse,"ambiguë," voire "malsaine". Le cadre semble
là, moins par nécessité éducative, pour protéger la jeune fille d'éventuelles
prises de risques, que pour protéger l'éducateur. Cependant, si chez les
garçons, le non-dit est constitutif d'une compréhension supposée se passer
aisément de paroles, avec les filles ne renforcerait-t-il pas l'imaginaire?
Ailleurs,
dans une autre équipe une discussion s’instaure après la tenue de deux séjours
successifs avec des garçons. Qui accompagnera l’éducatrice dans celui qu’elle
veut mettre en place avec des filles ? Pour un des éducateurs « c’est
impossible, c’est trop de responsabilité, par rapport aux sorties le soir, tout ça (...)” Son collègue pourra dire le jour où il quitte le
service : “J’avoue que moi aussi je ne
peux pas travailler avec des filles, c’est vachement compliqué, il faut faire
attention à tout, je peux le dire puisque je m’en vais, j’ai déjà eu une
histoire, j’ai été accusé d’attouchements, moi ça m’a suffit, maintenant je
fais gaffe”.
La
sexuation dans la rencontre des publics
La grille d'analyse des rapports
sociaux d'Erving Goffman (Goffman, 1973), transposée au contenu des entretiens
d'enquête, prête un appui théorique à l'analyse. Il met en évidence un
paradoxe, entre l'approche éminemment artificielle d'aller vers, qui ne
signifie en rien que le contenu de la rencontre n'ait pas un caractère
d'authenticité, et une présentation de soi, que les éducateurs
s'efforcent de faire apparaître naturelle et spontanée, quand
aucun signe tangible, hormis leur discours, ne permet d'identifier leur rôle
social. Pour travailler avec les filles les éducateurs masculins ont avant
tout à prouver leur innocuité :"il faut faire tomber la
garde de l'homme que je suis (…)" Ce qui curieusement ne semble pas le cas des
éducatrices avec les publics de garçons. Celles-ci sont pourtant confrontées
aux jeux de séduction ou de provocation. Une débutante : " (…) quand on
est deux femmes et qu'on se retrouve face à quinze hommes, euh, c'est pas
forcément évident, (…)ils vous voient plus comme un objet sexuel que comme
éducateur quoi. Pourtant je n'ai pas l'impression de me maquiller (…) mais on
sent même en hiver avec un manteau qu'ils vous regardent de la tête aux pieds
(…)." La réalité des situations éducatives, rappellent aux
professionnels hommes et femmes qu'eux-mêmes, leurs publics et leur travail
sont bel et bien traversés par des réalités sexuelles.
Un
travail avec les filles initié par les éducatrices.
Chacun s'accorde à reconnaître que
ce sont les éducatrices qui initient, portent et développent principalement les
actions avec les filles. Un chef de service retraçant les tentatives d'une
première équipe composée exclusivement d'éducateurs : "Je dis que c'est
l'arrivée des filles dans l'équipe qui a fait en sorte que les filles arrivent.
(…) L'arrivée des deux collègues femmes a permis de commencer un travail
d'accompagnement." Du côté des éducatrices, deux situations révèlent
comment certaines, en général à leur insu, s'organisent pour exclure leurs
collègues masculins et les prétextes dont elles usent.
L'appropriation
des filles par les éducatrices
La mixité professionnelle ne
conduit pas toujours à un fonctionnement partagé. Il arrive que des éducatrices
fassent obstacle au partage des rôles, et vice-versa. En freinant la bonne
volonté de leurs collègues masculins, elles ralentissent à leur insu le
développement du travail auprès des publics féminins. Leurs collègues masculins
empêchés d'y prendre part, implicitement ou explicitement y renoncent. Un chef
de service et un éducateur à ses découvrant la prévention spécialisée
illustrent chacun à sa manière cette difficulté. L'un d'eux présente la particularité
de désigner parfois les filles des pronoms "ils" et "eux" : "La difficulté d'accompagner une
jeune fille, quand on est un homme, vraiment, là !!! là ! je la ressens ici…
Parce qu'ailleurs, j'ai travaillé, j'ai accompagné des jeunes filles, il y avait
pas de soucis, mais ici, (…)c'est difficile ! Tu verrais !!! (…)"
Comment les jeunes filles
seraient-elles à l'aise avec des éducateurs lorsque les éducatrices ne laissent
pas d'ouverture ? A un débat organisé avec gynécologue et PMI, à laquelle un chef
de service et un éducateur souhaitent prendre part, leurs collègues féminines
argumentent leur opposition par la timidité et les appréhensions des jeunes
filles. Le chef de service : "je disais : ça serait bien qu'on soit là
mais j'ai pas envie de bloquer la parole, si vous trouvez que vous pouvez
parler quand je suis là, moi je viens. (…) Après,les éducatrices elles
ont dit non. Elles ont dit que la parole ne va pas circuler (…)." Les
entretiens révèlent plusieurs situations analogues, où des éducatrices
argumentent et décident que tel ou tel projet avec des filles se fera entre
éducatrices. L'une d'elles : "Je leur ai demandé voilà, (…), vous avez
la possibilité soit qu'on soit deux femmes à vous encadrer, soit une femme et
un homme, pour qu'il y ait mixité ; et elles m'ont dit : on préfèrerait rester
entre filles, (…) Son collègue travaillant avec elle en binôme, comprend au
fil de l'interview qu'il a fait taire son désaccord sur l'argument du naturel :
"Donc, naturellement on s'est dit (…) de toute manière ce sera plus
naturel qu'elle travaille sur les filles (…)" Les représentations et
les stéréotypes de genre sont consensuels et partagés par tous, hommes et
femmes. Ils participent de la construction de l'idéologie de la nature (Erving
Goffman, 1973, pp.26-27).
Dans le fonctionnent en binôme
mixte, à l'instar du couple conjugal, une relation idyllique, voire "fusionnelle" peut s'instaurer. Une éducatrice décrit en riant l'entente et "la
complicité de son binôme (…) parfois limite fusion. (…) Le fonctionnement
en binôme, en particulier le binôme mixte,génère des attentes idéalisées et ses écueils binaires, fusion et
admiration ou rupture de communication et fonctionnements séparés. Les
situations "limite fusionnelle", révèlent une joie de
travailler ensemble, un resserrement des liens, une grande solidarité,
un partage des informations, des publics et des rôles. A l'inverse, lorsque la
communication ne parvient pas à s'établir entre les membres d'une équipe,
binôme ou équipe élargie,il va être
question de faire avec, de faire semblant, de se supporter. Dans ce cas de
figure, les un(e)s vont se sentir exclu(e)s ou inintéressant(e)s aux yeux
d'autrui, les autres vont rechercher de nouvelles alliances, d'autres
travailler seul(e)s, d'autres encore se démobiliser. En résumé, lorsque les
équipes souffrent de non-dits, de tensions, de blocages et de clivages entre
genres, il en découle des modalités d'échanges et des niveaux de décision non
concertés. La mésentente entraîne des attitudes défensives, elle renforce une
spécialisation de rôles, une appropriation des publics ou des actions, au
détriment de tous les publics concernés et au détriment d'actions partagées.
L'accumulation de tensions non réglées contribue à l'accaparement des publics
ou vient masquer les non-dits et l'évitement de tensions désagréables, en
permettant aux acteurs de ne pas se dévaloriser. Ce qui permet de continuer à
travailler en apparence ensemble : en équipe, mais séparés dans
la réalité : la pratique. Au terme de l'enquête, rien n'indique en tout cas que
l'idéalisation de la mixité recherchée comme facteur d'équilibre et de
complémentarité des équipes opère dans le sens attendu. En revanche, il est
certain que la présence d'une femme reste jusqu'à présent le meilleur et le
seul garant que les publics féminins soient pris en compte.
Le
partage des rôles : complémentarité ou bi-catégorisation
Les éducatrices ne conçoivent pas
toutes une naturalisation de leur rôle et une bi-catégorisation du travail. "(…)
en tant qu'éducatrice ça m'a toujours dérangée, étant une femme qu'on me dise
voilà il te faut travailler avec des femmes. On m’a souvent proposé cette
piste. (…) et je trouve que très souvent en prévention spécialisée on a
tendance à mettre les gens dans des cases, (…)"
Dans l'impossibilité de faire
bouger les rôles, d’autres éducatrices choisissent une attitude radicale, tant
que leurs collègues masculins ne feront pas le choix de s'impliquer : plutôt ne
rien entreprendre seules que de se laisser enfermer dans une représentation réductrice
fondée sur leur seule identité sexuée et celle du public sur le critère du même.
L'actualité des stéréotypes de genre, leur répétition, est donc un
éclaircissement supplémentaire des processus d'appropriation des publics et de
spécialisation de rôles. Peu questionnées, ils vont de pair avec l'installation
de "routines". Identifiées par les publics concernés, celles-ci
alimentent à leur tour leurs propres représentations, déterminent, orientent ou
inhibent leurs demandes.
Le
machisme
Quatre hommes, éducateurs ou en
poste hiérarchique se déclarent "effarés" et "choqués" par les propos entendus lors d'une journée de formation-débat sur la thématique
Masculin Féminin[7].
L'effarement tient à l'effet de révélation produit par l'expression massive, simultanée,
collective, "assumée", "revendiquée", de manière non feinte, de ce machisme émanant de
leurs collègues masculins, toutes fonctions confondues, rendue possible par la
technique de débats étanches entre hommes et femmes. La "toute petite
minorité" d'hommes dont ils font partie ne se reconnaît pas dans cette
vérité qui dérange. Deux éducatrices interrogent les possibilités d'avancer en
équipe et sur la question des publics féminins. L'une d'elles : "(…)
C'est vrai que sur ce quartier ça a été très dur d'arriver en tant que femme
(…) Ah non moi je me gêne pas, parce que de toute façon c'est ce qu'on vit, et
à un moment donné il faut en parler. (…) j'avais des réflexions du genre :
toutes les françaises sont des putes, (...) Mais bon c'était des conversations
informelles; ils me disaient comme ça : nous on n'aime pas travailler avec des
femmes françaises, de toute façon c'est que des putes ; voilà, des
professionnels (…)" Elle s'interroge dansun tel environnement
professionnel, sur les possibilités d'accorder un intérêt aux publics féminins.
"Effectivement si la femme est traitée comme moi professionnelle j'ai
été traitée, il est normal qu'elles ne se montrent pas quoi!" Mais
révéler qu'il existe des éducateurs et des animateurs machistes serait une banalité
sans proposition d'analyse. Le machisme ambiant étant un des points explicatifs
des limites de la mixité d'équipe, mais pas le seul.
La difficulté commence par
l'identification du problème, car machisme et sexisme sont liés. Les dénoncer
sans preuve matérielle fait encourir en retour le risque de propos
discriminatoires. Ce qui explique en partie qu'ils soient si peu parlés. Ils
s'expriment fréquemment sous forme de blagues banalisées, le plus souvent en
groupe lors de conversations informelles. Or le groupe inhibe les réactions
individuelles. Enfin, le message le plus souvent indirect et en réunion
concerne d'autres personnes que celles qui l'entendent, ou au contraire, ne
vise aucune personne en particulier. Les attitudes paradoxales déclenchées sont
avant tout défensives : rire et participation, on reste ensemble, ou : silence
et évitement, on subit, on se tait. Dans les deux cas on se protège. Le
machisme, lorsqu'il ne peut être nommé, fait obstruction à toute possibilité de
réflexion. Les accommodements qu'il entraîne cachent des dysfonctionnements
profonds, masqués par des physionomies d'équipe ordinaires, des attitudes de
"façades", collectives cette fois. (Erving
Goffman, 1973, p.29).
A l'extrême, les stéréotypes de
genre, croisés à des enjeux de pouvoir, d'appropriation, de domination et de
séduction, peuvent aboutir à de véritables processus de dépréciation
professionnelle et personnelle des personnes, entraînant parfois, mais sans
jamais être identifiés comme tels, des attitudes de repli ou leur départ. Au
quotidien, ils génèrent des jugements de valeur, freinent ou empêchent les
modes de coopération, annihilent réflexion et liberté de parole. C'est en quoi,
indirectement, ils infléchissent les pratiques et les résultats. "La
domination ne se marque pas seulement dans les discriminations ni les
comportements dénoncés comme sexistes, elle se lit dans l'ensemble des gestes
du quotidien, dans chaque situation où la différence des sexes est mise en jeu,
mise en scène, comme expression d'une nature." (Erving
Goffman, 2002, p.30) .
La lisibilité des problématiques
féminines passe aussi par ce filtre. C'est pourquoi la proposition de Daniel
Welzer-Lang selon laquelle "Le travail social reproduit trop souvent
les schèmes virils conformes à la domination masculine : les rapports de force
entre hommes , entre éducateurs et jeunes, la négation des paroles et des
préoccupations des filles, qui manifestent des symptômes beaucoup moins
visibles que les garçons."[8] se confirme être d'actualité. Son invitation aux travailleurs sociaux de
s'interroger sur la sexuation du social s'avère non seulement d'un grand
intérêt mais une priorité. Une certitude se dégage. Il ne suffit pas de
décréter la mixité pour qu'elle aie lieu et a fortiori pour qu'elle soit
opérante.
En conclusion, nous nous garderons
de généraliser ces résultats, même s'ils invitent à réfléchir à nos fonctions.
Il est temps d'accorder le primat à la fonction éducative et de brouiller les
représentations fondées sur le sexe et la nature. Car les stéréotypes de
genres, partagés, donnent forme et contenu à nos perceptions, normalisent nos
jugements, nos évaluations, nos interprétations, nos attentes relatives aux
hommes et aux femmes. Ils guident nos comportements, contribuent à créer et à
hiérarchiser les différences entre les deux sexes. (Marie France Pichevin,
1995, pp.457-458). "Ce que le sociologue doit expliquer, ce n'est pas tant
le lien entre l'organisation sociale et les différences naturelles entre les
sexes, différences minimes et socialement peu significatives, mais la façon
dont l'organisation sociale construit et réaffirme ce lien pour justifier des
différences sociales, construites, entre les sexes." (Erving
Goffman, 2002, p.26). Car
"Hommes" et "femmes" sont de purs signifiants, qui ne se définissent
l'un par rapport à l'autre qu'en fonction des discours dans lesquels ils sont
pris. Dans cette compréhension, un long chemin semble-t-il reste à faire,
urgent.
Bibliographie
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Welzer-Lang
D.," Il est difficile d'affirmer qu'il y a plus de viols collectifs
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.
[1] Freud Sigmund., Totem
et Tabou, Paris, (1973), Petite Bibliothèque Payot, p.29.
[2]La prévention
spécialisée enjeux actuels et stratégies d'action, Rapport du groupe de
travail inter-institutionnel sur la prévention spécialisée, Janvier 2004.
[4] Kebabza. H., Welzer-Lang D., "Jeunes filles et garçons des
quartiers" Une approche des injonctions de genre, Rapport réalisé avec
le soutien de la Délégation Interministérielle à la Ville et la Mission de
Recherche Droit et Justice, Septembre 2003.
[5] INED : Institut National des Etudes Démographiques
[6] Enquête commandée par
l'Observatoire des violences envers les femmes et le Conseil Général. Réalisée
entre avril et décembre 2006 auprès de 1600 jeunes filles de 18 à 21 ans
vivant, travaillant ou étudiant ,en Seine-Saint-Denis, il s'agit de la première
étude quantitative sur les comportements sexistes et les violences envers les
filles réalisée en France.
[7] Journée de formation-débat
du 15/11/2005, animée par Daniel Welzer-Lang et organisée par le Bureau
Prévention et les directeurs d'associations pour les 9 associations de
prévention spécialisée de Seine-Saint-Denis.
[8] Welzer-Lang D., "Il
est difficile d'affirmer qu'il y a plus de viols collectifs aujourd'hui que
hier", in : Lien Social, n°645, 5 décembre 2002.
la dernière journée de valorisation a traité des "écrits professionnels' à partir d'une situation de TISF. ON PEUT LA RETROUVER DANS LE TROPHEE 30 à paraitre en juillet 2008
AFFUTS
JOURNEE DE VALORISATION DE LA RECHERCHE
«La formalisation de « savoirs professionnels », expression d’une culture professionnelle :
le cas du « travail social » »
Dans le cadre de son activité de promotion de la recherche dans le champ social, nous avons le plaisir de vous convier le samedi 26 janvier 2008, à l’AFORTS, à partir de 9 h 30 autour du travail de thèse d’Eliane LEPLAY :La formalisation de « savoirs professionnels », expression d’une culture professionnelle : le cas du « travail social ».
La question qui est au cœur de tout processus de professionnalisation est, évidemment, celle des rapports entre les compétences souhaitées, et tout ce qui est susceptible d’y contribuer, c’est - à- dire notamment l’ expérience, les valeurs et les savoirs. Mais quels types de rapports relient ou ne relient pas ces trois types de composantes de la culture professionnelle ?
Autrement dit la question des savoirs, celle de leurs objets, de leurs origines, de leurs modes de construction, de validation et de transmission, dans le champ du travail social nous paraît être l’ enjeu central, dans la problématique générale de la professionnalisation.
L’hypothèse centrale de cette recherche, qui englobe toutes les autres, est la suivante : Pour agir, les travailleurs sociaux se réfèrent tout à la fois à leur expérience, individuelle et collective, à des valeurs et à des savoirs appris ; les « savoirs professionnels » sont des organisations conceptuelles, qui expriment leurs manières de mettre en cohérence l’ensemble de ces références hétérogènes, dans les pratiques et dans l’enseignement ; à ce titre, ils sont l’expression d’une « culture professionnelle ».
Le dispositif méthodologique a été conçu pour permettre à des professionnels formateurs considérés comme experts de dire ce qu’ils considèrent comme « professionnel » dans des traces d’activité réelle qui leur ont été soumises. Il s’agissait , en l’occurrence, de quatre entretiens enregistrés d’assistantes sociales effectuant une première visite à domicile chez des personnes âgées.
Les quatre mêmes traces d’activité ont été soumises à quatre formateurs experts différents en leur posant la même question : « qu’est- ce qui, selon vous, est professionnel dans cette trace d’activité ? » ; les réponses enregistrées à cette question, ont été analysées et comparées.
Les résultats font apparaître que les formateurs experts expriment des jugements de compétence dans la situation singulière et à cette occasion, ils énoncent des généralisations relatives à la conduite de cette activité professionnelle. En référence à une définition de désignation, préalablement construite, nous avons qualifié ces généralisations de « savoirs professionnels ».
Ces « savoirs professionnels » ainsi formalisés ont, dans l’énoncé, une fonction de référents des jugements de compétence auxquels ils sont associés. Les grandes convergences dans la forme et dans la signification des énoncés expriment de fait une « culture d’activité professionnelle » commune. Ces énoncés expriment et argumentent de manière consensuelle, des conditions jugées nécessaires à la réussite de l’activité, dans une classe de situations ; ils expriment ainsi des mêmes manières d’agir et de penser l’agir professionnel dans une même classe de situations. Ils peuvent, être considérés comme des conceptualisations organisatrices de l’activité.
Le débat sera animé par Hervé DROUARD, docteur en sociologie, fondateur de l’AFFUTS. Le débat sera suivi à 12 H 00 par un pot.
Nous aurons donc le plaisir de vous accueillir autour d’un café
Le samedi 26 janvier 2008 dans les locaux de l’AFORTS
1, cité Bergère, 75009 PARIS
Métro : Grands Boulevards
9 h 30 : accueil
10 h 00 à 12 h 00 : conférence et débat
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Le travail éducatif au risque de la sexuation
Introduction
Il n'y a pas si longtemps, les révélations de Freud sur la sexualité faisaient scandale. Si nous avons, depuis, fini par admettre que la sexualité se manifeste tout au long de la vie et ce dès le plus jeune âge, il n'en demeure pas moins qu'elle est, pour beaucoup encore, un impossible à reconnaître à l'autre extrémité de la vie. A l'opposé, aujourd'hui, un sexuel omniprésent se donne à voir. Une société prônant une jouissance sans limites serait-elle sans tabou? Rien n'est moins sûr. Il semble en revanche que la rencontre et l'acceptation de l'autre dans son altérité, soit devenue pour un grand nombre éminemment problématique.
Dans le champ social qui nous intéresse, les circonstances qui nous amènent à penser les réalités sexuées sont généralement des situations médiatiques bruyantes, où nous passons sans transition du tabou aux révélations. Hormis ces manifestations spectaculaires d'un réel intrusif qui, dans sa dimension de transgression, ne demandait qu'à rester caché, le champ éducatif semblerait dans l'ensemble épargné, silencieux, le sexuel y offrant peu de lisibilité. Sauf à envisager la sexualité plus largement, sous l'angle du rapport masculin-féminin dans les liens professionnels et dans la relation éduquant-éduqué. Nous pouvons observer alors comment les différences sexuelles sont parfois mises en avant, pour garantir des arrangements organisationnels, rendre acceptables des fonctionnements et légitimer les discours.
Considérant le mot tabou dans la deuxième signification que lui accordait Freud, d'inquiétant, dangereux, risqué, interdit,[1] associer dans le champ social actuel fonction éducative et sexuation serait-il frappé de tabou, hasardeux, ou risqué? Il ne nous appartient pas de le dire. Le sexuel y semble néanmoins totalement occulté. Pour quelles raisons? Sans doute l'idéalisation de la fonction éducative a-t-elle pour nécessité de renforcer cette mise à l'écart du sexuel, qui, dans sa dimension de risque et de danger pourrait venir la contredire? Pourtant, si nous admettons que sexuation et identité sexuée sont présentes dans toute interaction humaine, il semble aujourd'hui crucial d'ouvrir le débat, pour en appréhender les multiples enjeux dans les pratiques éducatives et le fonctionnement des organismes. Ce qui pourrait bien éclairer d'un jour nouveau le résultat de leur activité.
Problématique résumée
Pour illustrer notre propos, nous reprendrons quelques-uns des principaux résultats d'un travail de recherche réalisé en 2006-2007, dans le cadre d'un mémoire et d'une formation de manager des organismes à vocation sociale et culturelle au Conservatoire National des Arts et Métiers. Cette recherche porte sur l'analyse d'une pratique professionnelle, la prévention spécialisée, à l'échelle du département de Seine-Saint-Denis. Les jeunes filles y représentent au mieux et en moyenne un tiers des accompagnements éducatifs en prévention spécialisée. Comment comprendre ces écarts? Leur invisibilité dans l'espace public, principalement invoquée, est-elle seule en cause? L'enjeu n'est pas tant de vérifier la véracité d'une réalité, que de proposer, à travers le prisme des positions sexuées, une analyse des propos discursifs et des représentations de genre à l'œuvre et en montrer les incidences quotidiennes, du côté des publics et des professionnels.
Car nos propres observations issues de la pratique corroborent l'analyse de Michelle Perrot, pour qui : "parce qu'elles apparaissent moins dans l'espace public, objet majeur de l'observation et du récit, on parle peu d'elles. (…) Le manque d'informations concrètes et circonstanciées contraste avec l'abondance des discours et la prolifération des images. Les femmes sont imaginées beaucoup plus que décrites ou racontées, et faire leur histoire, c'est d'abord, inévitablement, se heurter à ce bloc de représentations qui les recouvrent et qu'il faut nécessairement analyser" (1998, p.3). La déconstruction des discours à partir de l'histoire, des textes et des pratiques, met au devant de la scène les stéréotypes de genre, leur poids et leur reproduction. Apparaît alors l'effort réalisé pour faire taire les réalités sexuées, leur existence et leurs effets.
Adossée à une étude statistique préalable, l'enquête sociologique a permis de découvrir comment l'identité sexuée des professionnels ne pouvait être dissociée de l'approche des différents publics et être écartée de la mise en œuvre des projets et de l'organisation des services. Il ne s'agissait surtout pas de faire des publics féminins une entité catégorielle à part, bien au contraire. Car leurs difficultés ne peuvent être appréhendées de manière linéaire, indépendamment de celles des garçons et de l'organisation sociale de quartiers, dont on sait par ailleurs à quel point l'usage de l'espace public peut être lui-même privatisé, codifié et sexué. (Horia Kebabza, Daniel Welzer-Lang, 2003, pp 84-85) Nous avons seulement cherché à questionner les représentations à l'œuvre, à partir des discours d'une profession, qui, historiquement ne concernait pas les filles mais seulement les garçons, les blousons noirs.
L'analyse des interviews a mis en évidence certains facteurs, peu pensés, peu travaillés et surtout peu parlés collectivement, qui questionnent l'expression vivre ensemble et séparés (Erving Goffman, 2002, p.36), appliquée ici aux fonctionnements de travail observés. Du coup la mixité des équipes, habituellement recherchée comme facteur d'équilibre des rapports professionnels et susceptible d'offrir aux publics une pluralité de choix relationnels, se trouve questionnée. Suffit-il de décréter la mixité pour qu'elle ait lieu? Suffit-il qu'une équipe soit mixte pour entraîner une égalisation des rôles sexués?
Sur le plan méthodologique
La recherche s'est déroulée en deux temps : un temps de recueil de données à la fois quantitatives et qualitatives : statistiques et entretiens, échelonnés sur plus de six mois en 2006. Six entretiens exploratoires ont été menés dans l'esprit de la démarche compréhensive de Jean-Claude Kaufmann (1996), dont un avec une équipe éducative. Puis, dans le même esprit, onze entretiens d'enquête courant 2007, auprès de professionnels répartis dans deux équipes éducatives sur deux autres sites. Nous avons ainsi rencontré au total dix-neuf personnes exerçant dans trois associations différentes, sur quatre des vingt-quatre villes où la prévention spécialisée intervenait au moment de l'enquête. Quinze d'entre elles travaillent dans le champ professionnel étudié et parmi elles, neuf hommes (éducateurs, directeur, chefs de service éducatif, stagiaire) et six éducatrices.
Rappel succinct de ce qu'est la prévention spécialisée
Dans les années cinquante, la prévention spécialisée est une démarche éducative bénévole, issue du militantisme et des mouvements d'éducation populaire d'après-guerre. Officialisée une vingtaine d'années plus tard par l'arrêté du 4 juillet 1972, elle est transférée en 1986, au titre de la décentralisation, sous l'autorité des Départements. Ses missions, aujourd'hui rattachées à celles de l'Aide Sociale à l'Enfance et aux articles 40 et 45 du Code de la Famille et de l'Action Sociale, relèvent de la Protection de l'Enfance. Son originalité tient à la souplesse de ses modes d'intervention, fondés sur l'absence de mandat administratif ou judiciaire et la libre adhésion des jeunes, modes opératoires diversifiés d'un territoire d'intervention à l'autre. Ils ont en commun de s'adapter à chaque configuration particulière, pour nouer, à partir du travail de rue et de la démarche d'aller vers des jeunes et groupes de jeunes, des relations collectives et individuelles. Les supports à la relation peuvent ensuite être très variés. Actuellement, la prévention spécialisée se trouve confrontée à de nouveaux enjeux territoriaux et politiques.
Présentation synthétique de l'étude
L'étude quantitative a essentiellement permis de vérifier que, au cours de ces cinq dernières années et d'une année à l'autre, les filles représentent au mieux et en moyenne un tiers des accompagnements éducatifs en prévention spécialisée. Sur la même période, le calcul des écarts moyens cumulés selon les différentes catégories d'âges, amène à constater qu'au franchissement de l'enfance, la proportion d'adolescentes diminue régulièrement, pour atteindre son seuil le plus bas chez les 18-21 ans : 45,5% chez les 6-9 ans, 40% chez les 10-11 ans, 37% chez les 12-13 ans, 36% chez les 14-16 ans, 30% chez les 17-18 ans, 22,5 % chez les 19-21 ans. Puis une hausse sensible, 26%, après 22 ans. Au-delà des interprétations possibles, ces chiffres reposent la question : qu'est-ce qui rend l'approche des adolescentes dans le travail de rue et l'instauration d'une relation éducative difficiles? Les processus liés aux manifestations de la sexualité adolescente entrent-ils en ligne de compte? A l'issue d'une exploration quantitative comparative élargie hors du champ de la prévention spécialisée aux services de l'ASE et de la PJJ, seule une enquête sociologique de terrain semblait en mesure d'apporter des éléments de réponse à la question de départ.
Résultats généraux
Ainsi avons- nous pu situer le moment récent, 2006, où, officiellement reconnu comme une donnée importante, le genre a été systématiquement comptabilisé en prévention spécialisée en Seine-Saint-Denis, à la demande du Département. L'opacité des statistiques étudiées, si longtemps asexuées sous le vocable jeune, est révélatrice de l'invisibilité des publics féminins, moins dans l'espace public que dans l'histoire et dans le quotidien d'une pratique.
La structuration du travail dépend de la stabilité des équipes. D'autant plus que celles-ci sont de taille restreinte et que l'idéal de mixité y est mobilisé. Les difficultés structurelles associatives sont incontestablement un des éléments explicatifs des disparités relevées dans les accompagnements des publics, mais pas le seul, puisque les accompagnements des garçons se poursuivent, quelles que soient les difficultés. Un turn-over répété dans une équipe, difficile à vivre, suscite des craintes d'échec et des attentes de genre idéalisées de plus en plus difficiles à satisfaire.
La catégorie de genre est loin d'être une donnée prise en compte. Les textes historiques et ceux faisant figure de référence sur la prévention spécialisée quant à eux orientent, fondent et légitiment l'action. Relatifs à une profession dont les missions se rapportent à la protection de l'Enfance, ces derniers ne mentionnent pas la pluralité des difficultés relevant de cette protection. Nulle mention du mot filles ou problématiques féminines. Non nommées, elles n'existent pas officiellement dans "l'état des lieux de la prévention", dans "ses enjeux actuels" et dans ses "stratégies".[2] Comment cet "oubli" pourrait-il ne pas contribuer au maintien, voire au renforcement des représentations professionnelles et au retard de leur évolution et être sans effet sur une meilleure prise en compte des publics féminins?
Les difficultés institutionnelles, héritées parfois du passé, ne peuvent être davantage écartées. Elles mobilisent prioritairement l'encadrement auprès d'équipes nouvelles et souvent peu formées, afin de relever certains défis à l'égard de partenaires ou d'élus, au détriment d'une réflexion approfondie sur les publics, et en particulier les jeunes filles, moins nombreuses, plus silencieuses, moins demandeuses, et moins accessibles.
L'analyse de contenu des interviews indique que la question des publics est rarement référée à un projet éducatif global et marque des projets émanant d'initiatives individuelles fort riches, mais peu élaborées collectivement. Ce qui pose de manière cruciale la question du cadre, de l'accompagnement et de la formation professionnelle, de la définition des missions, de l'organisation des échanges et des prises de décisions.
La sexuation du côté des publics[3].
Nos propres résultats recoupent ceux de l'étude réalisée par Monique Leroux en 2005. La disparité des accompagnements éducatifs entre filles et garçons ne s'argumenter à partir de la seule invisibilité des jeunes filles dans l'espace public. Elles y sont présentes, actives mais mobiles. "Elles ne stationnent pas" , "on les voit rarement stationner", disent la plupart des professionnels. De ce fait elles sont moins facilement accessibles : "On les touche difficilement". Elles empruntent des trajectoires fonctionnelles, ayant une utilité sociale, à certaines heures autorisées. Leurs déplacements et la dimension restreinte de leurs groupes, "jamais plus de deux ou trois," offrent des représentations banalisées : "on les voit faire des courses, des petites choses comme ça." Elles n'attirent pas le regard.
Elles sont néanmoins visibles à la sortie du collège ou du lycée, aux arrêts de bus, dans les lieux banalisés et pluriels, marchés ou zones commerçantes, et "dans les murs", bibliothèques, établissements scolaires, etc. Le maintien dans une scolarité plus longue, socialement valorisée, vient également faire écran à la perception de difficultés qu'elles rencontrent. "(…)Elles sont scolarisées, ça marche pour elles pratiquement." Elles investissent également des espaces intermédiaires "mi-privés, mi-publics", moins repérables et accessibles, plus protégés. Plus que dans la rue, où les codes sociaux limitent leur présence, c'est dans ces lieux qu'elles peuvent être rencontrées, ce que parviennent à faire les éducatrices animées de cette volonté. "On dit : les filles ne sont pas visibles, etc. Alors je dis : attendez!…pas visibles?!!!…Alors peut-être on va se donner les outils, les outils pour les rencontrer! (…) Il faut s'obliger à porter le regard." " (…) encore faut-il vouloir aller les chercher là où elles se trouvent! (…)"
Comme le souligne Michèle Ferrand, être fille ou garçon, en cité d'habitat populaire ou dans un quartier résidentiel bourgeois, en lycée d'enseignement professionnel (LEP) ou dans une grande école, n'exige pas les mêmes conduites, les mêmes attitudes, les mêmes défenses, les mêmes rôles. Les perspectives selon le sexe y restent très différentes, "malgré un rapprochement des comportements induits par la massification de l'éducation et par le développement de la société de consommation, filles et garçons ne sont pas élevés selon les mêmes règles ni les mêmes attentes, dans toutes les classes ou fractions de classe sociale." (Ferrand, 2004, p.105). "Pour beaucoup, d'origine musulmane, euh, ça place forcément la position de la fille, euh, euh, un peu différemment que la position du garçon."
L'enquête confirme les travaux de Horia Kebabza et Daniel Welzer-Lang,[4]. Filles et garçons sont soumis aux mêmes injonctions de genre. L'invisibilité des relations amoureuses entre filles et garçons sur les quartiers où ils résident, ne signifie pas qu'elles n'existent pas. Simplement elles ne se voient. Elles s'organisent hors du quartier, où pour les filles elles doivent rester tues et invisibles aux yeux du voisinage et des grands frères, et pour les garçons, de leur groupe de pairs. Une enquête de l'INED[5], Passage à l'âge adulte (Michel Bozon, Catherine Villeneuve-Gokalp, 1994), révèle plus largement qu'un contrôle strict pèse sur les sorties des filles avant dix-huit ans, alors que les garçons bénéficient d'une liberté totale ou d'un contrôle souple. Les familles continueraient d'exercer une influence sur la manière dont les filles vont choisir leurs partenaires, ce qui expliquerait qu'elles quittent plus tôt que les garçons leurs familles. (Michel Bozon, 1995, p.660).
Les difficultés des jeunes filles vivant dans les quartiers, sont évoquées en termes de "souffrance" et associées au silence auxquelles elles sont assignées (Michelle Perrot, 1998, p.2). Assignation synonyme de violence banalisée et dissimulée. "Il y a des filles, dans les quartiers, qui sont en souffrance, chez eux, dans la maison, ça c'est pas visible, (…) c'est parce qu'il y a une sorte de séquestration masquée en fait (…) ils sont bloqués (…). Et cette violence-là (…) je pense qu'il faut il faut la dire (…) psychologiquement parlant, quand on n'arrive PAS à ses objectifs ça tue quelqu'un."
Les violences sexuelles liées aux traditions, restent fortement tabou et difficiles à évaluer. "il y a quand même des filles assez fortes qui se mettent contre tout ça ! (…) mais par rapport à l'excision, (…) il y a des filles qui sont pas d'accord (…) qui vont se bloquer (…)et puis partir, (…), il y a pas que l'excision, il y a beaucoup d'autres choses aussi, (…)et après on les voit plus (…)." Sur les mariages forcés, une prise de conscience a pu se faire, grâce au travail d'assistantes sociales de collèges, relayé par le planning familial et diverses associations. (Mireille Roques, 2002). D'excellentes études sur ce sujet mettent en lien leur survivance avec la perpétuation de la famille, des liens avec elle et de son statut (Catherine Quiminal et alls.,1997). Ce n'est pas un hasard si le Département organise en 2006 une vaste campagne de sensibilisation, intitulée : "Le mariage forcé est une violence", dans les villes du département, avec le concours du planning familial de Seine-Saint-Denis.
En opposition à l'ensemble des contraintes évoquées, les filles sont capables d'extrémisme. Elles prennent parfois des risques et compromettent la construction de leur vie sociale et amoureuse. "Je suis effaré par leur capacité (…) à perdre le fil de leur vie, y compris scolaire. Etonnant ! (…) quand elles ont une vie amoureuse, tout d'un coup leurs objectifs personnels sont revus à la baisse ! Il y a un déchirement. (…)"
Beaucoup de jeunes filles ont des enfants tôt, vers 17-18 ans. Absorbées par l'obligation de se protéger ou de se défendre, elles sont ont du mal à se construire. " (…) Elles ne sont pas dans la projection." "Evidemment ce qui les préoccupe le plus (…) , c'est le rapport amoureux, (…) elles sont plus divisées et déchirées (…). Au lieu de vivre leurs rapports amoureux comme quelque chose de plus dans la vie, elles le vivent comme un échappatoire et ça change tout! (…)"
Les violences subies recouvrent des formes multiples. De récents travaux le confirment, comme cette vaste enquête sur les comportements sexistes et les violences envers les filles, réalisée d'avril à décembre 2006, qui montre que 23% des jeunes filles interrogées sont victimes de violences en Seine-Saint-Denis[6]. Malheureusement, ces résultats ne peuvent être comparés à ceux d'enquêtes analogues sur le plan national. Toutes confondues, ces violences s'exercent en différents lieux, tant dans la sphère publique que privée. Nous les retrouvons à l'échelle de notre étude. Cependant aucune personne interviewée ne fait état de jeunes filles connues ayant subi des viols ou violences en groupe. (Laurent Muchielli, 2005). Celles qui tentent de s'affranchir s'exposent parfois à des coups ou insultes sexistes. "Ce que j'entends en tout cas des plus grandes, celles qui ont entre 16 et 22-23 ans, ben, les quartiers c'est difficile pour nous. Ah elles le disent complètement ! (…) on a une réputation, on est des putes, (…) enfin voilà, elles l'expriment."
Les formes de violences réelles ou symboliques, répétées, exercent une emprise psychologique de même nature que le harcèlement moral. "Les filles nous l'ont raconté, (…), comment elles se font insulter et agresser par les mecs, mais là, c'est, à partir de 18-20 ans (…) et une fille qui traîne avec des garçons (…), c'est une pute, c'est beaucoup d'agressions dans les familles, (…)elles sont obligées de partir du quartier, (…) elles disaient : on emmenait des affaires dans le sac pour se changer ailleurs, pour être moins habillées à Paris."
Inconscientes de l'image qu'elles renvoient, certaines adolescentes adoptent des attitudes conformistes ou provocantes, des comportements à risques "d'exposition de soi". "Une jeune fille qui ne semble pas avoir d'estime de son corps n'a peut-être pas appris à le protéger." (Katia Rouff,2002) Une jeune éducatrice remarque : "(…), elles s'habillent de façon très sexy et ne se rendent pas compte que l'image qu'elles renvoient n'est pas forcément celle qu'elles pensent, (…)". On assiste soit à une masculinisation et une uniformisation du vêtement qui permettent de passer inaperçues, ou à l'adoption de tenues inadéquates aux saisons, qui polarisent le regard. " (…) il y a des grands frères qui vont leur interdire de s'habiller de façon féminine, (…) et puis il faut pas être belle quoi, (…) et on sent que c'est pas d'elles, (…)" Reste une stratégie : se changer et se maquiller dans les toilettes du collège ou du lycée, ou hors du quartier.
Une autre éducatrice évoque le port du voile, comme traduction d'une difficulté à se faire entendre. "En voilant leur corps, elles exprimaient un malaise. (…) je ne remets pas en cause du tout leur foi, mais le fait qu'elles puissent et qu'elles veuillent l'exprimer, c'est qu'elle n'ont pas été entendues quelque part.". Il n'en demeure pas moins que le port du voile a le mérite de rappeler que le facteur religieux pèse lourd historiquement dans la construction des genres et que les rapports entre religions, laïcité et rapport des sexes restent un grand sujet de réflexion et de recherche (Michelle Perrot, 1998, p.220).
Voir des adolescentes devenir violentes et adopter un langage vulgaire et agressif sur le registre sexuel, est récent pour la moitié des personnes interviewées. Quatre récits illustrent des situations alarmantes d'agressions sexuelles collectives et aggravées de très jeunes adolescentes entre elles, au sein ou à la sortie du collège. Pour isolés et exceptionnels qu'ils puissent être, ces faits spectaculaires sont perçus comme des imitations des comportements masculins de domination. L'expérience d'un ex-médiateur de nuit rend également compte d'adolescentes de 17-18 ans, "en quête de reconnaissance et d'identité, qui, la nuit, traînent avec des garçons.". Capables des mêmes actes, voire "de les surpasser" ou de "les entraîner", dans des logiques de compétition et d'exploit devant témoins, " le profit est l'octroi d'un prestige personnel". (Stéphanie Rubi, 2005, p.14).
En opposition radicale avec le comportement de genre que l'on attend d'elles, ces manifestations de violences verbales ou physiques sur le registre sexuel questionnent autant les modes de socialisation que les rôles adoptés. Le territoire opère-t-il une empreinte sur les individus ? Les thèses de Stéphanie Rubi tendent à démontrer que certaines jeunes filles, en s'appropriant et en reproduisant les mécanismes d'oppression et de domination qu'elles ont subis et incorporés, les reproduisent à leur tour (Rubi, 2005, p.190). Elles passent ainsi du côté des forts. La construction sociale et identitaire de certaines d’entre elles s’expliquerait par une "surintégration" (François Dubet et Didier Lapeyronnie, 1992), des modèles de domination de genre, oppressions et rapports de force, qui les fait devenir, à leur tour, agents du mécanisme de la loi du plus fort. (Rubi, 2005, p.188-189).
A l'opposé, l'intégration des normes et l'incorporation des rôles sociaux attendus à force de pressions, représente une autre forme de violence, symbolique cette fois. Bourdieu la décrit comme "la violence qui s'institue par l'intermédiaire de l'adhésion que le dominé ne peut pas ne pas accorder au dominant lorsqu'il ne dispose, pour le penser et pour se penser ou mieux, pour penser sa relation avec lui, que d'instruments de connaissance qu'il a en commun avec lui et qui, n'étant que la forme incorporée de la relation de domination, font apparaître cette relation comme naturelle." (Bourdieu, 1998, p.55). Deux éducateurs expliquent combien il est désespérant de voir des jeunes filles finir par intégrer les rôles assignés. "C'est tellement ancré que c'est difficile à faire partir" Après s'être battues, elles renoncent aux objectifs qu'elles s'étaient fixés et deviennent aussi virulentes à relayer l'ordre établi que les garçons. Un éducateur relate un débat organisé par l'équipe à l'occasion de la Journée des femmes. Un participant au débat plaide en faveur de plus de liberté des femmes. Six jeunes filles d'origine maghrébine s'opposent à lui avec véhémence. "C'était : les femmes qui sont trop libres, ce n'est pas normal, elles doivent obéir, ça doit suivre !" Elles prônent l'égalité sur le plan professionnel. "Gagner autant que l'homme, ah ça elles y tiennent mordicus !". Mais concernant l'éducation des enfants et les tâches domestiques rien ne doit changer, elles perdraient du pouvoir. Ce savoir leur appartient. Quant à la sexualité. " (…) sur la sexualité : est-ce qu'elle a le droit ? Non, non, c'est pas possible ! Elle doit utiliser son corps comme elle veut, mais elle ne peut pas avoir un copain, laisser celui-là, prendre un autre, non, non, c'est pas possible !!! Moi ma fille je vais pas l'éduquer comme ça (…) "
Cherchant à identifier les effets de la sexuation dans les disparités d'accompagnements éducatifs entre filles-garçons, nous avons effectivement découvert que , du côté des professionnels de multiples facteurs entrent en ligne de compte.
Le poids des représentations
L'enquête atteste de l'existence de multiples représentations sur les publics. Non généralisables, venant d'hommes ou de femmes, elles sont souvent dépréciatives et stéréotypées concernant les publics féminins. Ces stéréotypes opposent de fortes résistances. Des rapports de genre se construisent entre eux et leurs publics de manière à éluder des réalités sexuées pourtant en pleine expression chez les adolescent(e)s. Ces blocs de représentations liés chez les hommes à la peur de la sexualité et de la séduction, se renforcent à l'égard des filles de craintes associées : affabulation, manipulation et mensonge. Les jeunes filles inspirent la méfiance et le soupçon à des hommes qui redoutent par dessus tout d'être manipulés. Mais ce ne sont pas tant les situations de séduction décrites qui sont difficiles à gérer et qui imposent "un cadre strict", que la crainte sous-jacente de ne pas se contrôler et de voir la situation professionnelle basculer. Ces représentations, pour infondées, n'en sont pas moins réelles. Tabou, mieux vaut éviter de prendre des risques, mieux vaut "passer le relais" ou laisser ce travail aux éducatrices. "C'est vrai qu'il y a plein de choses qui peuvent freiner, voilà, des vieux démons, des trucs comme ça (…) moi je sais que j'ai eu un accompagnement d'une jeune maman, qui a commencé à faire des allusions, du rentre-dedans, deux ou trois fois, c'est vrai qu'après j'ai dit à Paule, je ne l'accompagne plus, voilà.(…) je n'y vais plus!… Non! Je préfère te passer le relais" Alors que la collègue éducatrice pense que la situation exige juste un peu d'humour, un des éducateurs renchérit : "Un CV, un entretien attend! …après c'était limite : ah vous êtes mignons tous les deux! Attends, après on était mal à l'aise tous les deux!" En accord, ils expriment la crainte d'être débordés.
L'analyse croisée des entretiens révèle un étonnant contraste entre le peu d'actions éducatives engagées avec les filles et les abondantes descriptions à leur sujet. (Michelle Perrot, 1998, p.3). La subjectivité d'appréciation des différences entre filles et garçons est en cela fort intéressante. Emanant de l'encadrement, chargé d'impulser une dynamique et garant des orientations, elle joue un rôle de premier plan et participe, indirectement et à l'insu de chacun, au frein ou au déploiement de la réflexion, ainsi qu'au choix des orientations éducatives. Relater les discours permet de l'illustrer. Un chef de service dresse un répertoire des problématiques en les classant : "Oui, les filles, on peut les classer par catégories. (…) on a des jeunes filles qui ont problèmes psychologiques, (…). Après on a un autre groupe de filles, qu'on arrive à toucher encore plus nous, en tant que prévention spécialisée, ce sont des jeunes filles qui ont des problèmes avec leurs familles. (…). Après t'as un autre groupe de jeunes filles qui ont des problèmes culturels, (…) on les voit quasiment pas. Leur religion, leurs parents, clivage avec ce qu'elles ont envie de vivre, voilà. On va parler de tout ce qui est culture africaine, l'excision, le mariage forcé, tout ça (…). Après, on a un troisième groupe de filles, ce sont les jeunes filles libertines un petit peu, qui vont aller faire des bêtises à droite à gauche, dans l'excès et puis tout ça. Tu as toutes les cultures, là il y a excès. C'est l'image de la fille américaine, en crise, adolescente et tout (…)." Cette présentation, associant les problématiques aux personnes, livre des représentations. Plus que de catégories de filles, il s'agit bien de catégories de difficultés.
Selon lui, garçons et filles représentent "deux mondes opposés" qui ne peuvent être abordés de la même manière. Les garçons sont plus faciles à comprendre et à gérer. " (…). Les filles, elles ont des façons de penser que les garçons n'ont pas. (…) Les filles, c'est pas pareil. (…) Avec elles, il faut poser le cadre le plus strict qui soit, parler le plus clairement possible." Evoquant l'accompagnement d'une jeune fille dans le passé : "j'étais pas son copain, j'étais pas son ami, tout ça il faut expliquer. Avec un garçon tu peux fonctionner sur le non-dit, t'es pas obligé de dire je suis pas ton pote. (…) Tandis qu'avec les filles, il faut le leur dire. Il faut que le cadre soit mis, avant même d'établir la relation." (…) parce que l'ambigüité existe. Elles vont en jouer, si tu imposes pas un cadre (…) elles vont croire que c'est de la séduction, (…) tu vois c'est malsain.(…) toujours dire où on en est et qu'est-ce qu'on fait et pourquoi tu le fais.(…) même si tu la défends dans la rue (…), je ne suis pas là pour te défendre parce que tu as de beaux yeux. (…); si c'est pas dit, elle va croire (…) que c'est parce que tu as un intérêt pour elle. Et c'est ça qui est compliqué avec les filles. "
Les filles représentent une énigme. Jusqu'où peuvent-elles aller ? Tandis qu'avec les garçons une certaine empathie peut s'instaurer dans des formes de communication non verbale, ici valorisée, avec les filles il n'en va pas de même. La peur des attitudes de séduction conduit à la représentation d'une relation potentiellement dangereuse, "ambiguë," voire "malsaine". Le cadre semble là, moins par nécessité éducative, pour protéger la jeune fille d'éventuelles prises de risques, que pour protéger l'éducateur. Cependant, si chez les garçons, le non-dit est constitutif d'une compréhension supposée se passer aisément de paroles, avec les filles ne renforcerait-t-il pas l'imaginaire?
Ailleurs, dans une autre équipe une discussion s’instaure après la tenue de deux séjours successifs avec des garçons. Qui accompagnera l’éducatrice dans celui qu’elle veut mettre en place avec des filles ? Pour un des éducateurs « c’est impossible, c’est trop de responsabilité, par rapport aux sorties le soir, tout ça (...)” Son collègue pourra dire le jour où il quitte le service : “J’avoue que moi aussi je ne peux pas travailler avec des filles, c’est vachement compliqué, il faut faire attention à tout, je peux le dire puisque je m’en vais, j’ai déjà eu une histoire, j’ai été accusé d’attouchements, moi ça m’a suffit, maintenant je fais gaffe”.
La sexuation dans la rencontre des publics
La grille d'analyse des rapports sociaux d'Erving Goffman (Goffman, 1973), transposée au contenu des entretiens d'enquête, prête un appui théorique à l'analyse. Il met en évidence un paradoxe, entre l'approche éminemment artificielle d'aller vers, qui ne signifie en rien que le contenu de la rencontre n'ait pas un caractère d'authenticité, et une présentation de soi, que les éducateurs s'efforcent de faire apparaître naturelle et spontanée, quand aucun signe tangible, hormis leur discours, ne permet d'identifier leur rôle social. Pour travailler avec les filles les éducateurs masculins ont avant tout à prouver leur innocuité : "il faut faire tomber la garde de l'homme que je suis (…)" Ce qui curieusement ne semble pas le cas des éducatrices avec les publics de garçons. Celles-ci sont pourtant confrontées aux jeux de séduction ou de provocation. Une débutante : " (…) quand on est deux femmes et qu'on se retrouve face à quinze hommes, euh, c'est pas forcément évident, (…)ils vous voient plus comme un objet sexuel que comme éducateur quoi. Pourtant je n'ai pas l'impression de me maquiller (…) mais on sent même en hiver avec un manteau qu'ils vous regardent de la tête aux pieds (…)." La réalité des situations éducatives, rappellent aux professionnels hommes et femmes qu'eux-mêmes, leurs publics et leur travail sont bel et bien traversés par des réalités sexuelles.
Un travail avec les filles initié par les éducatrices.
Chacun s'accorde à reconnaître que ce sont les éducatrices qui initient, portent et développent principalement les actions avec les filles. Un chef de service retraçant les tentatives d'une première équipe composée exclusivement d'éducateurs : "Je dis que c'est l'arrivée des filles dans l'équipe qui a fait en sorte que les filles arrivent. (…) L'arrivée des deux collègues femmes a permis de commencer un travail d'accompagnement." Du côté des éducatrices, deux situations révèlent comment certaines, en général à leur insu, s'organisent pour exclure leurs collègues masculins et les prétextes dont elles usent.
L'appropriation des filles par les éducatrices
La mixité professionnelle ne conduit pas toujours à un fonctionnement partagé. Il arrive que des éducatrices fassent obstacle au partage des rôles, et vice-versa. En freinant la bonne volonté de leurs collègues masculins, elles ralentissent à leur insu le développement du travail auprès des publics féminins. Leurs collègues masculins empêchés d'y prendre part, implicitement ou explicitement y renoncent. Un chef de service et un éducateur à ses découvrant la prévention spécialisée illustrent chacun à sa manière cette difficulté. L'un d'eux présente la particularité de désigner parfois les filles des pronoms "ils" et "eux" : "La difficulté d'accompagner une jeune fille, quand on est un homme, vraiment, là !!! là ! je la ressens ici… Parce qu'ailleurs, j'ai travaillé, j'ai accompagné des jeunes filles, il y avait pas de soucis, mais ici, (…)c'est difficile ! Tu verrais !!! (…)"
Comment les jeunes filles seraient-elles à l'aise avec des éducateurs lorsque les éducatrices ne laissent pas d'ouverture ? A un débat organisé avec gynécologue et PMI, à laquelle un chef de service et un éducateur souhaitent prendre part, leurs collègues féminines argumentent leur opposition par la timidité et les appréhensions des jeunes filles. Le chef de service : "je disais : ça serait bien qu'on soit là mais j'ai pas envie de bloquer la parole, si vous trouvez que vous pouvez parler quand je suis là, moi je viens. (…) Après, les éducatrices elles ont dit non. Elles ont dit que la parole ne va pas circuler (…)." Les entretiens révèlent plusieurs situations analogues, où des éducatrices argumentent et décident que tel ou tel projet avec des filles se fera entre éducatrices. L'une d'elles : "Je leur ai demandé voilà, (…), vous avez la possibilité soit qu'on soit deux femmes à vous encadrer, soit une femme et un homme, pour qu'il y ait mixité ; et elles m'ont dit : on préfèrerait rester entre filles, (…) Son collègue travaillant avec elle en binôme, comprend au fil de l'interview qu'il a fait taire son désaccord sur l'argument du naturel : "Donc, naturellement on s'est dit (…) de toute manière ce sera plus naturel qu'elle travaille sur les filles (…)" Les représentations et les stéréotypes de genre sont consensuels et partagés par tous, hommes et femmes. Ils participent de la construction de l'idéologie de la nature (Erving Goffman, 1973, pp.26-27).
Dans le fonctionnent en binôme mixte, à l'instar du couple conjugal, une relation idyllique, voire "fusionnelle" peut s'instaurer. Une éducatrice décrit en riant l'entente et "la complicité de son binôme (… ) parfois limite fusion. (…) Le fonctionnement en binôme, en particulier le binôme mixte, génère des attentes idéalisées et ses écueils binaires, fusion et admiration ou rupture de communication et fonctionnements séparés. Les situations "limite fusionnelle", révèlent une joie de travailler ensemble, un resserrement des liens, une grande solidarité, un partage des informations, des publics et des rôles. A l'inverse, lorsque la communication ne parvient pas à s'établir entre les membres d'une équipe, binôme ou équipe élargie, il va être question de faire avec, de faire semblant, de se supporter. Dans ce cas de figure, les un(e)s vont se sentir exclu(e)s ou inintéressant(e)s aux yeux d'autrui, les autres vont rechercher de nouvelles alliances, d'autres travailler seul(e)s, d'autres encore se démobiliser. En résumé, lorsque les équipes souffrent de non-dits, de tensions, de blocages et de clivages entre genres, il en découle des modalités d'échanges et des niveaux de décision non concertés. La mésentente entraîne des attitudes défensives, elle renforce une spécialisation de rôles, une appropriation des publics ou des actions, au détriment de tous les publics concernés et au détriment d'actions partagées. L'accumulation de tensions non réglées contribue à l'accaparement des publics ou vient masquer les non-dits et l'évitement de tensions désagréables, en permettant aux acteurs de ne pas se dévaloriser. Ce qui permet de continuer à travailler en apparence ensemble : en équipe, mais séparés dans la réalité : la pratique. Au terme de l'enquête, rien n'indique en tout cas que l'idéalisation de la mixité recherchée comme facteur d'équilibre et de complémentarité des équipes opère dans le sens attendu. En revanche, il est certain que la présence d'une femme reste jusqu'à présent le meilleur et le seul garant que les publics féminins soient pris en compte.
Le partage des rôles : complémentarité ou bi-catégorisation
Les éducatrices ne conçoivent pas toutes une naturalisation de leur rôle et une bi-catégorisation du travail. "(…) en tant qu'éducatrice ça m'a toujours dérangée, étant une femme qu'on me dise voilà il te faut travailler avec des femmes. On m’a souvent proposé cette piste. (…) et je trouve que très souvent en prévention spécialisée on a tendance à mettre les gens dans des cases, (…)"
Dans l'impossibilité de faire bouger les rôles, d’autres éducatrices choisissent une attitude radicale, tant que leurs collègues masculins ne feront pas le choix de s'impliquer : plutôt ne rien entreprendre seules que de se laisser enfermer dans une représentation réductrice fondée sur leur seule identité sexuée et celle du public sur le critère du même. L'actualité des stéréotypes de genre, leur répétition, est donc un éclaircissement supplémentaire des processus d'appropriation des publics et de spécialisation de rôles. Peu questionnées, ils vont de pair avec l'installation de "routines". Identifiées par les publics concernés, celles-ci alimentent à leur tour leurs propres représentations, déterminent, orientent ou inhibent leurs demandes.
Le machisme
Quatre hommes, éducateurs ou en poste hiérarchique se déclarent "effarés" et "choqués" par les propos entendus lors d'une journée de formation-débat sur la thématique Masculin Féminin[7]. L'effarement tient à l'effet de révélation produit par l'expression massive, simultanée, collective, "assumée", "revendiquée", de manière non feinte, de ce machisme émanant de leurs collègues masculins, toutes fonctions confondues, rendue possible par la technique de débats étanches entre hommes et femmes. La "toute petite minorité" d'hommes dont ils font partie ne se reconnaît pas dans cette vérité qui dérange. Deux éducatrices interrogent les possibilités d'avancer en équipe et sur la question des publics féminins. L'une d'elles : "(…) C'est vrai que sur ce quartier ça a été très dur d'arriver en tant que femme (…) Ah non moi je me gêne pas, parce que de toute façon c'est ce qu'on vit, et à un moment donné il faut en parler. (…) j'avais des réflexions du genre : toutes les françaises sont des putes, (...) Mais bon c'était des conversations informelles; ils me disaient comme ça : nous on n'aime pas travailler avec des femmes françaises, de toute façon c'est que des putes ; voilà, des professionnels (…)" Elle s'interroge dans un tel environnement professionnel, sur les possibilités d'accorder un intérêt aux publics féminins. "Effectivement si la femme est traitée comme moi professionnelle j'ai été traitée, il est normal qu'elles ne se montrent pas quoi!" Mais révéler qu'il existe des éducateurs et des animateurs machistes serait une banalité sans proposition d'analyse. Le machisme ambiant étant un des points explicatifs des limites de la mixité d'équipe, mais pas le seul.
La difficulté commence par l'identification du problème, car machisme et sexisme sont liés. Les dénoncer sans preuve matérielle fait encourir en retour le risque de propos discriminatoires. Ce qui explique en partie qu'ils soient si peu parlés. Ils s'expriment fréquemment sous forme de blagues banalisées, le plus souvent en groupe lors de conversations informelles. Or le groupe inhibe les réactions individuelles. Enfin, le message le plus souvent indirect et en réunion concerne d'autres personnes que celles qui l'entendent, ou au contraire, ne vise aucune personne en particulier. Les attitudes paradoxales déclenchées sont avant tout défensives : rire et participation, on reste ensemble, ou : silence et évitement, on subit, on se tait. Dans les deux cas on se protège. Le machisme, lorsqu'il ne peut être nommé, fait obstruction à toute possibilité de réflexion. Les accommodements qu'il entraîne cachent des dysfonctionnements profonds, masqués par des physionomies d'équipe ordinaires, des attitudes de "façades", collectives cette fois. (Erving Goffman, 1973, p.29).
A l'extrême, les stéréotypes de genre, croisés à des enjeux de pouvoir, d'appropriation, de domination et de séduction, peuvent aboutir à de véritables processus de dépréciation professionnelle et personnelle des personnes, entraînant parfois, mais sans jamais être identifiés comme tels, des attitudes de repli ou leur départ. Au quotidien, ils génèrent des jugements de valeur, freinent ou empêchent les modes de coopération, annihilent réflexion et liberté de parole. C'est en quoi, indirectement, ils infléchissent les pratiques et les résultats. "La domination ne se marque pas seulement dans les discriminations ni les comportements dénoncés comme sexistes, elle se lit dans l'ensemble des gestes du quotidien, dans chaque situation où la différence des sexes est mise en jeu, mise en scène, comme expression d'une nature." (Erving Goffman, 2002, p.30) .
La lisibilité des problématiques féminines passe aussi par ce filtre. C'est pourquoi la proposition de Daniel Welzer-Lang selon laquelle "Le travail social reproduit trop souvent les schèmes virils conformes à la domination masculine : les rapports de force entre hommes , entre éducateurs et jeunes, la négation des paroles et des préoccupations des filles, qui manifestent des symptômes beaucoup moins visibles que les garçons."[8] se confirme être d'actualité. Son invitation aux travailleurs sociaux de s'interroger sur la sexuation du social s'avère non seulement d'un grand intérêt mais une priorité. Une certitude se dégage. Il ne suffit pas de décréter la mixité pour qu'elle aie lieu et a fortiori pour qu'elle soit opérante.
En conclusion, nous nous garderons de généraliser ces résultats, même s'ils invitent à réfléchir à nos fonctions. Il est temps d'accorder le primat à la fonction éducative et de brouiller les représentations fondées sur le sexe et la nature. Car les stéréotypes de genres, partagés, donnent forme et contenu à nos perceptions, normalisent nos jugements, nos évaluations, nos interprétations, nos attentes relatives aux hommes et aux femmes. Ils guident nos comportements, contribuent à créer et à hiérarchiser les différences entre les deux sexes. (Marie France Pichevin, 1995, pp.457-458). "Ce que le sociologue doit expliquer, ce n'est pas tant le lien entre l'organisation sociale et les différences naturelles entre les sexes, différences minimes et socialement peu significatives, mais la façon dont l'organisation sociale construit et réaffirme ce lien pour justifier des différences sociales, construites, entre les sexes." (Erving Goffman, 2002, p.26). Car "Hommes" et "femmes" sont de purs signifiants, qui ne se définissent l'un par rapport à l'autre qu'en fonction des discours dans lesquels ils sont pris. Dans cette compréhension, un long chemin semble-t-il reste à faire, urgent.
Bibliographie
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[1] Freud Sigmund., Totem et Tabou, Paris, (1973), Petite Bibliothèque Payot, p.29.
[2] La prévention spécialisée enjeux actuels et stratégies d'action, Rapport du groupe de travail inter-institutionnel sur la prévention spécialisée, Janvier 2004.
[3] Tous les prénoms sont des prénoms d'emprunt.
[4] Kebabza. H., Welzer-Lang D., "Jeunes filles et garçons des quartiers" Une approche des injonctions de genre, Rapport réalisé avec le soutien de la Délégation Interministérielle à la Ville et la Mission de Recherche Droit et Justice, Septembre 2003.
[5] INED : Institut National des Etudes Démographiques
[6] Enquête commandée par l'Observatoire des violences envers les femmes et le Conseil Général. Réalisée entre avril et décembre 2006 auprès de 1600 jeunes filles de 18 à 21 ans vivant, travaillant ou étudiant ,en Seine-Saint-Denis, il s'agit de la première étude quantitative sur les comportements sexistes et les violences envers les filles réalisée en France.
[7] Journée de formation-débat du 15/11/2005, animée par Daniel Welzer-Lang et organisée par le Bureau Prévention et les directeurs d'associations pour les 9 associations de prévention spécialisée de Seine-Saint-Denis.
[8] Welzer-Lang D., "Il est difficile d'affirmer qu'il y a plus de viols collectifs aujourd'hui que hier", in : Lien Social, n°645, 5 décembre 2002.